20090907

Oy !

Je n'ai pas encore décidé de quoi sera fait l'avenir du Country For Old Men qui n'existe par intermittences que depuis deux petites années, une éternité certes en comparaison de l'éphémère branlette qu'est Internet. Alors on va faire durer un peu le plaisir, et se dire que certaines petites choses non encore réellement pensées/intégrées feront leur apparence ici, quelques fois.

Mais la grande nouvelle, c'est bien entendu l'ouverture du Fric Frac Club, version deuxième, encore plus forte !



WWW.FRICFRACCLUB.COM

Je n'y suis pas seul car j'y retrouve mes petits camarades d'antan, avec qui on s'est dit que ce serait bien de créer un kolkhoze avec de nouveaux murs, de nouveaux meubles, et encore plus de contenu !
On pourra s'attendre à entendre parler de Lydia Millet, de Daniel Cordier, et un peu en avance de tout le monde, de James Ellroy et de son dernier roman, mais si vous êtes déjà venus, vous savez que ce n'est pas le première fois.
Je vous y retrouve, dans un instant.

Its a bird !
It's a plane !
No ! It's the Fric Frac Club !

20090831

Epitaphe temporaire

Salomé était assise sur un tapis de laine grise. Elle s'était débarrassée de ses sandales et de son voile, et comme pour suggérer une lassitude d'être qui appelât le secours de l'amitié et de l'intimité, elle avait croisé ses mains sur sa nuque, renversant légèrement sa tête en arrière, faisant saillir ses seins et creusant son ventre. Des échancrures profondes de sa tunique, comme si la naissance du monde se préparait, le corps de la femme était cette odeur seule et totale qui tenait en extase l'espace et le temps. Nul ne savait rien de la nuit. Nul ne savait rien du jour. Exister ne durait pas. Les gestes, comme les mots, se tenaient en deçà de leurs racines : tout était possible, tout l'instant se développait en lui-même sans jamais sortir de soi.

(Claude Louis-Combet, Marinus et Marina, José Corti)

20090818

Rions avec les écrivains. Aujourd'hui, la rentrée littéraire pour les nuls.

Christine Angot ne sortant pas de romans tous les ans, ma haine se doit de trouver d'autre cibles, accompagnée de ma mauvaise foi. Frédéric Beigbeder était donc une cible de choix pour ce début de rentrée littéraire. Je tiens à préciser aux censeurs que je n'ai pas lu le livre, n'en ai aucune intention (mais que bien malgré moi, quand j'étais plus jeune, j'en ai lu du Beig, donc je ne suis pas totalement inculte sur la question, ce qui ne me qualifie pour autant en rien pour parler d'un livre que je n'ai pas lu), et que les passages en italiques sont de vrais passages de la 4e de couverture, et que mis bout à bout, ils forment l'intégralité de cette 4e de couverture. Le reste n'est que littérature



Cela pourrait commencer ainsi : " Je venais d'apprendre que mon frère était promu chevalier de la Légion d'Honneur, quand ma garde à vue commença ". [C’est bien ça, ça c’est de l’accroche. On joue du contraste, voir de l’opposition frontale. Ca rappelle de beaux débuts de phrase, quand faut marquer le lecteur par une image forte, pas du tout cliché comme écriture. Et puis bon, au moins on sait que tu vas parler de toi, alors on sait à quoi s’en tenir. Enfin tu mets du suspens aussi parce qu’on se demande (enfin quiconque n’ayant jamais lu la presse ni les journaux à scandale) pourquoi donc tu étais en garde à vue. Parce que tu as du le chercher quand même. Bon on sait que t’es pas un terroriste étant donné que t’as été relâché et qu’on t’a pas vu porter une combinaison orange orange quelque part à Cuba. Quel crime nous vaut donc un début aussi fort ?]


Ou ainsi : " Je ne me souviens pas de mon enfance ". [ Alors là bravo, c’est encore plus fort, bref, concis,on en redemande, phrase courte, une idée principale, et après on développe, on tartine. C’est l’inverse de ce que dit Proust en gros au début de la Recherche si je me souviens bien. Alors on voir que tu maitrises là littérature. Mais c’est vrai que tu es écrivain et que tu bosses (bossais ?) dans l’édition. C’est vrai aussi que tu étais un pubard. Peut être que ça vient de là cette nervosité du concept qui t’habite ?]


Mais en fait ce serait le même livre : celui de la mémoire et de l'enfance retrouvée, un Du côté de Guethary dans l'été inachevé de la côte basque où les parents de Frédéric se rencontrèrent, mais aussi le passage à l'âge d'homme, la mue d'un gamin immature en adulte pacifié. [On navigue en pleine pastorale, j’espère qu’on ne va pas découvrir que le petit Frédéric a été conçu dans un champ par une douce journée d’été, mon pauvre cœur n’y survivrait pas. Et puis Guethary, ça pose le décor c’est bien. C’est exotique, la côte basque, y a un côté sauvage et rugueux qui n’est pas sans m’exciter je dois dire. Et puis le texte nous rappelle bien l’influence de Proust, hein des fois qu’on ait pas compris que c’est la référence quand on veut parler correctement de quand on est enfant. Enfin Du côté de chez Swann, ça coule quand même mieux dans la bouche. Et puis Swann c’est quelqu’un, pas un lieu, alors là, l’analogie, franchement, c’est pas très réussi. Les stagiaires ne sont vraiment plus ce qu’ils étaient. Et on se dit que les interrogations métaphysiques qui vont prendre le dessus, sans aucun doute, du roman, seront inédites. Mais attendons la suite pour savoir. Rappelons qu’il n’est pas question de lire le livre. On voit aussi que c’est comme du Flaubert, que c’est un roman d’apprentissage quoi, comme la Chartreuse de Parme (qui est de Stendhal, comme la construction syntaxique de la phrase ne le laissait pas forcément entendre et menaçait de me faire passer pour un benêt), ou encore mieux, l’Education sentimentale, dont le thème est contenu dans le titre ce qui est bien pratique quand on veut lire un livre. C’est moins vague que « Un roman français » quand même, qui, tu me pardonneras c’est expression, est quand même foutrement vague. Mais bon, on peut reconnaître une certaine portée à l’universalisme, enfin si on cherche bien. Là aussi, on voit que ce sera un bouquin de contraste, comment t’as changé par rapport à quand t’étais gamin. Tu me diras moi j’en connais pas beaucoup des gens qui sont pareil que quand ils étaient gamins. On appelle ça grandir, moi j’ai grandi par exemple, et je fais pas chier le monde avec un livre. Bon après, c’est sur que ça peut faire de bons livres, mais quelque chose me dit que j’ai pas envie de savoir comment t’as grandi pour entrer dans la pub, devenir critique littéraire pour dames et éditeur de choc et enfin publier des livres insipide, aussi vide que notre époque (on appelle ça une mise en abyme tu me rétorqueras, moi j’y vois simplement une décalcomanie)]



Le 28 janvier 2008, Frédéric [j’adore parce que là on met que son prénom, parce que ça fait humble, et que ça rappelle aussi un autre Frédéric aussi qui est dans un bouquin que j’ai évoqué plus tôt. Moi aussi je suis très fort question intertextualité, moi aussi j’ai fait une classe prépa] l'écrivain media-choc [formule choc, inventée exprès pour le dossier de presse du bouquin, qu’on va réutiliser ad libitum (moi aussi je me la pète) comme bling bling ou usine à gaz. Franchement, ça claque « écrivain média-choc », tu devrais le déposer et le mettre sur tes cartes de visite] le personnage public, [à corriger : le personnage DANS Public] le noceur, est interpellé pour usage de stupéfiants sur un capot de Chrysler noire, dans la rue ; il aggrave son cas en fuyant la patrouille de police ! [Putain, c’est ça qu’on doit appeler la double peine ! le mec il sniffe sur un capot de caisse, se fait gauler, et en plus il court comme un gros con. Franchement, c’est pas un livre qu’on aurait du faire, c’est un film. Michael Mann aurait été pas mal juste pour cette séquence. Le reste, Josée Dayan peut sûrement s’en charger, si Olivier Dahan n’est pas occupé à jouer les artistes. Et puis bon pour la 4e, ils ont quand même l’art de la litote en même temps que du placement de marque. Parce que, que ce soit une Chrysler, on n’en a rien à foutre. C’est sur ça à plus de gueule que si c’était sur une pauvre Peugot 206 ou une twingo. Au moins là y a de la place sur le capot pour pouvoir se faire une méga-ligne. Mais « usage de stupéfiant sur le capot etc… ». On sait qu’il s’est fait une grosse ligne à la sortie d’une boîte sur le capot d’une caisse. Là on à l’impression qu’il avait juste posé son cul sur la bagnole et qu’il s’était roulé un joint tranquillement, ce qui n’est pas du tout classe et ne peut en aucun cas servir d’épisode fondateur et nécessairement traumatique à une introspection profonde.]


En garde à vue, dans une cellule puante de deux mètres carrés, on a le temps de réfléchir. [Franchement, moi je préfère réfléchir dans mon bureau, avec une bière et des clopes à portée de main, c’est pas mal aussi, et au moins ça sent pas trop mauvais, à part le tabac c’est vrai. Mais au fait, c’est là que le trauma commence, parce que c’est vrai, en cellule de dégrisement ça rigole pas, les clodos et les jeunes y vomissent quand même pas mal, et puis les flics en ont aussi sûrement marre des mecs qui savent pas être responsables, et surtout qui sont assez cons pour se faire serrer complètement raides. Donc en fait, Frédéric, c’est comme si il avait fait de la prison. Et encore, ils nous épargnent ici le Dépôt, et puis le juge d’instruction méchant si bien que Beig il a du censurer son bouquin s’il voulait que tout le monde le lise. Maintenant, on a plus le courage de ses idées. On a le courage de faire un coup de pub gratos, d’exciter les journalistes de magazines féminins et puis sagement de ranger ses couilles dans son slip kangourou pour éviter de prendre des coups. Je croyais que t’avais changé. Au pire on t’aurait poursuivi pour diffamation non ? Pff. Donc tu réfléchis, et tu te dis que tu vas écrire un bouquin là-dessus non ?]


Qui est-on ? [Oh putain, mais c’est un livre de philosophie ou quoi ? Moi je veux lire un roman, pas un mec qui s’impose une réflexion sur l’ontologie de je ne sais quoi. Je veux savoir où je mets mon argent] Qu'a-t-on pu faire entre 0 et 13 ans ? De qui suis-je né ? [Bon là, on voit clairement qu’une autre influence majeure déteindra sur le texte : Marcel Rufo]


Pourquoi suis-je amnésique ? [Je pense que tu as la réponse, sinon t’aurais pas écrit un bouquin. Et si jamais y a pas la réponse dans le livre, je fais un scandale. Ca m’intéresse de savoir si tu te souviens de ton enfance. Tu sais, j’ai un peu plus que la moitié de ton âge, et mon enfance, et ba pareil, je m’en souviens pas trop, enfin des bouts, des images, comme tout le monde. Et puis en fait ça me gène pas de pas trop me souvenir. Plus tard peut être, quand je serai en panne d’inspiration et que j’aurais envie de me faire respecter de ces connards de critiques littéraires qui trouvent que mon œuvre n’a pas assez de gravité, de pesanteur]



Commence alors un roman français, une généalogie aux doux noms de pays qui va chercher du côté du Béarn (le père) où une élégante maison familiale, la Villa Navarre, reçoit Paul-Jean Toulet et Paul Valéry, et touche à l'aristocratie désargentée par la mère. [Sans intérêt, ça résume pas mal le livre y parait, alors je pense qu’on peut s’y reporter si on veut être sérieux, et ne pas avoir envie de perdre son temps ]


Alors que gémissent les compagnons de cellule, Frédéric se souvient enfin, de l'histoire de France et d'un slow, d'une plage à Biarritz et du divorce, de la timidité et de la célébrité. [alors c’est l’apothéose pour la fin, on se croirait dans sous le soleil avec ses mauvais acteurs, ses mauvaises répliques, le tout emballé pour nous faire croire que la vie c’est ça. Idée pour ton prochain roman : ma vie a été une mauvaise série télévisée de TF1]


Donc en fait, si je veux résumer, Proust avait sa madeleine, et toi t’as eu les gémissements du mec bourré à côté de toi en dégrisement. La classe

La classe.

20090615

Freeze Motherfucker !


Il n'y a pas grand chose à dire sur le dernier roman de Denis Johnson, Nobody Move. Pas qu'il soit mauvais, bien au contraire, mais tout se joue en surface, tout se réduit presque à l'expérience de lecture. Certains ouvrages, indépendamment de leur qualité n'apportent rien au lecteur qu'un plaisir sans nom. Ce n'est pas non plus une défense de la littérature de loisir, vous me connaissez trop bien pour ça.

Paru initialement en quatre épisodes dans Playboy l'année dernière, Nobody Move est un pur pulp. Beaucoup de gueule, des personnages en papier peint, mais au niveau où l'élève Johnson, on ne peut qu'admirer.
Un mec nommé Jimmy Luntz doit de la thune à un nommé Juarez que son homme de main, Gombol, qui prend une balle en pleine jambe quand il réclame ladite thune à Jimmy, croit être mexicain, mais est en fait syrien ou quelque chose du genre. Voilà pour le coeur de l'action. C'est mince comme la feuille d'une clope qu'on aurait mal roulée soi-même un soir de beuverie, parce qu'il n'y a plus rien dans son paquet.
Bien sur il y a des femmes. Anita, escroqueuse divorcée croise le chemin de Jimmy, et ce qui devait arriver arrive bien évidemment, comme dans un bon roman de Crumley. Et puis Gombol se fait soigner par une ancienne infirmière militaire. Alors forcément tout ça complique un peu les choses. On pourrait croire à une course poursuite effrénée mais l'action est étonnement statique. Une bonne moitié du roman se passe dans une chambre de motel et dans la piaule de l'infimière. On parle beaucoup d'argent et de cadillacs. C'est sec comme un coup de trique, généralement bien senti, des punchlines à tire larigot. Et puis ça finit en eau de boudin, heureusement.

Merde, c'est court, mais je vous l'avais dit.

20090607

Cyclocosmia II : Jose Lezama Lima. Arbre à Lettres le 11 Juin.





Sommaire du n°2 qui parait le mardi 9 Juin 2009


- totem : condylura cristata
- mots-clefs : bulle, étoile, nourriture
- dossier : José Lezama Lima
- parution : 9 juin 2009
- 125 x 202 mm - 208 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-9528908-9-2

Blason :
- José Lezama Lima : "Le Cours Delphique" (inédit)

Invention :

- garp : "Entre les deux"
- David Schnee : "Poésie 26"
- Emmanuel Bourdaud : "Dans la poussière"
- Guillaume Vissac : "Melliphage"
- David Gondar : "L'Arrastre"
- Emilie Notéris : "Moleskin Weapon"
- Eric Schwald : "L'Auditorium"
- Alain Giorgetti : "Apologie d'une star de la faim"

- Julien Frantz : "Emmett Grogan, digger with attitude" (essai)

Observation :
- William Navarrete : "José Lezama Lima - Un étrusque, un être anachronique - Hors du commun"
- Antonio Werli : "José Lezama Lima - Repères chronologiques, bibliographie sélective"
- Olivier Renault : "Lezama Lima - La foi dans l'encre"
- Julien Frantz : "Hétérogenèse de l'image - Absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima"
- Pacôme Thiellement : "L'objectif ultime de la littérature"
- José Lezama Lima : "Nouveau Mallarmé" (inédit)
- Pedro Babel : "Lezama Lima, le "Proust" des caraïbes ? - Jeux de miroirs transatlantiques"
- David Gondar : "Bestiaire pour une décapitation - Du jeu de mains au "je" de vilains"
- Benito Pelegrin : "Miroir, double, homologue et homosexualité dans Oppiano Licario de José Lezama Lima"
- Armando Valdés Zamora : "Le corps écrit de José Lezama Lima"
- Ivan Gonzalez Cruz : "Lezama ou l'invité de pierre"
- Enrique del Risco : "Lezama : le calamar et son encre"

Illustrations :
- Bertrand Secret : "Extrospections"
- José Lezama Lima : "dessins" (inédits)

Tothématique :
- Julien Frantz & Antonio Werli

20090602

Guile


Ses yeux s’étaient ouverts, vitreux, et grognant il avait essayé sans espoir de dégager sa tête du nœud coulant qui quelques heures auparavant avait scellé non seulement son cou mais aussi son destin. Aux premiers mouvements de réveil, les corbeaux, qui avaient réussi par on ne sait quel miracle à percer son abdomen raidi par la mort, s’étaient éparpillés en voletées désordonnées, possédant sûrement l’impression de n’avoir jamais rien vu de tel. Si bien que les entrailles putréfiées pendaient à présent allègrement en dehors du corps, comme ces fœtus dont l’appareil digestif, ou respiratoire, grandit à côté d’eux dans le ventre de leur mère, excroissance d’une vie qui vous échappe bien avant la naissance.

Spectacle comique d’un corps désarticulé, rigide, réanimé, qui ne peut élever ses bras plus haut que sa taille, pousse des grognements, surgeons de conscience, une conscience avilie par la mort, dépareillée. Triste spectacle d’une engeance en somme assez commune. Ce bref retour à la vie, qui prendra fin lorsqu’irrémédiablement la tête gonflée de gaz se détachera du reste du corps, le cou peu à peu grignoté par le rognement de la corde et du nœud parfait, œuvre d’une précision magnifique, démoniaque.

Triste spectacle en vérité auquel nous somme conviés sur la morne lande où le temps ne s’écoule plus vraiment si ce n’est le lent passage du jour à la nuit, des saisons, peut-être. Après l’hiver, il n’y paraitra plus rien. On retournera peut être sur les lieux de la potence éphémère et l’on n’y décèlerait rien que de l’ordinaire, un corps en deux, pantin allongé selon un angle probablement improbable sur les planches de bois branlantes, peut être quelques os éparpillés, polis en tout cas par les intempéries. Semblant morbide pour romantique dégénéré. On composera peut être quelque court texte à la gloire de ce corps laissé là, sans se douter un seul instant qu’un miracle avait eu lieu, la révélation que la vie éternelle n’était pas donnée par Dieu mais par quelque chose d’autre que nous ne nommerons pas, certainement redouté par les hommes qui se sont signés au moment d’entendre le claquement sec du cou qui rencontre enfin la sèche coulure de ce nœud parfait, parfait répétons-le. On peindra peut-être quelque toile qui sera vite oubliée, la nature morte n’aura jamais aussi bien porté son prénom. Les couleurs ne s’accorderont pas, l’harmonie ne pourra pas régner. On ne découvrira jamais qu’on n’a pu dire la vérité de ce qui s’est passé, le flux permanent réduit à une suite d’images désarticulées, adossées les unes aux autres donnant l’illusion du mouvement, et ne pourra jamais restituer ce bruit surement mat de la chute, à moins quelque os dénudé par un charognard consciencieux n’en décide autrement et fasse raisonner, pour le plus bref instant un son autre, sûrement plus aigu, à peine, comme celui d’un marteau enfonçant le dernier, ou un autre, trou d’un cercueil d’un bois assez noble pour qu’il ne pourrisse pas immédiatement à sa mise en terre.

Ailleurs, on trouvera la même chose, une autre potence, un autre pendu. Celui là sera peut être revenu à la vie. On n’en saura rien.


20090601

Fragment

L'astronome moyen qui s'acquitte de son travail quotidien comprend-il qu'au delà des phénomènes célestes qu'il étudie, au delà de ses calculs radiométriques, pour ne rien dire de l'effarement obligé de sa vie professionnelle, se trouve un vérité d'une horreur si monumentale - ce contexte qui est en dernière analyse celui de nos efforts, cette conclusion si hideuse à considérer, de nos intelligences historiques - que même en se tournant vers Dieu on ne peut atténuer la misère d'une infinité si profonde, si désastreuse, si désespérée ?

(E.L. Doctorow, Cité de Dieu)

20090515

L'esprit de sérieux m'a tuer, ou comment ratiociner sur les problèmes de notre temps

Il m’arrive de regarder la télévision, sur internet. Récemment je suis tombé sur la joute entre Eric Naulleau d’un côté et Francis Lalanne de l’autre. Tandis que j’estime l’un, pour son travail d’éditeur et de critique, j’ai toujours vu l’autre comme un guignol de premier ordre, un poète de grands magasins, un Cali illuminé, sincère dans sa bêtise, sans une once de second degré, lui qui se veut poète manque singulièrement de recul et n’a pas compris que la poésie n’était pas affaire de rimes. Mais passons. Naulleau qualifia de délit/délire culturel le dernier ouvrage de Lalanne qui lui répondit qu’il n’avait pas le droit de dire que son bouquin était de la merde (ce qu’il est, je suis allé le feuilleter par acquis de conscience, je voulais aussi relever quelques perles, mais je me suis rapidement rendu compte qu’il aurait fallu que j’achète directement l’ouvrage, ce qui était bien entendu tout à fait hors de question) mais que seulement il ne l’avait pas aimé. Problème courant. Personne n’a plus le droit de dire de quelque chose, d’un livre en l’occurrence, car on essaie de s’occuper de littérature tant que faire se peut, personne n’a le droit de dire d’un livre qu’il est mauvais.

Parce que c’est vécu automatiquement comme une attaque contre l’auteur, qui met souvent en avant, lorsqu’il a l’occasion de répondre, la passion et le temps qu’il a fallu pour qu’il accouche de son livre. Parfois/souvent, le temps ne change rien à l’affaire ; On peut mettre trois semaines, trois ans, voire dix à écrire un livre qui sera mauvais. Le temps d’écriture, de « maturation » supposée n’a rien à voir avec la qualité d’un ouvrage.

Parce que l’on peut très bien aimer un mauvais roman et ne pas aimer un bon roman. De là à dire qu’il y aurait des catégories objectives qui permettent de dire si un livre est bon ou pas, il y a une ligne que je ne saurais/voudrais franchir. Ce qui est certain c’est que dire que l’on aime/aime pas un roman, et dire qu’un roman est bon/mauvais, ce n’est absolument pas dire la même chose, parce que le goût personnel ne saurait être confondu (du moins entièrement) avec l’esprit critique qu’il convient de revêtir quand on essaie de causer littérature, lorsqu’on essaie de déterminer ce qui fait littérature, et simplement lorsqu’on parle d’un livre. Savoir si Naulleau a aimé le bouquin on s’en tape. Ce qu’on veut savoir c’est si le bouquin est bon. Cela vaut pour Naulleau comme ça vaut pour tout le reste des blogs littéraires par exemple. Quand je lis (je synthétise) : « je n’ai pas aimé le dernier Richard Powers (L’ombre en fuite, Lot 49, Le Cherche-midi) parce que c’est trop compliqué » (et c’est une synthèse de ce qui est dit dessus sur une bonne partie des blogs qui en parlent) et que ça s’arrête là, est-ce qu’on a dit pour autant quelque chose du roman ? Non. Certes, je suis partisan, au moins pour ce qui est de la « critique » sur les blogs littéraires (notez les pincettes) d’une forme ou d’une autre de restitution de l’expérience de lecture, ne serait-ce que pour donner au texte « critique » une épaisseur que la presse traditionnelle, qui s’occupe généralement de « critique » (notez les pincettes), ne s’occupe même pas de donner (ce n’est pas/plus son rôle, et c’est là un des avantages dont doit se saisir la « blogosphère littéraire » (notez les pincettes)). Mais dire « j’aime/j’aime pas » n’a rien de satisfaisant, et ne saurait être un critère valable de jugement d’un ouvrage. Trouver un ouvrage trop compliqué est-ce parler du livre ou simplement montrer son incapacité à lire. ? (Certes le bouquin en question n’a rien de facile, mais cette complexification par l’emploi de termes et de logiques appartenant à un domaine technique précis est avant tout un procédé narratif).

Mon anévrisme frétille alors je conclus. On est arrivé à un moment où le sujet est devenu l’étalon de toute bêtise, tout est ramené au simple rang non pas d’une expérience, ce qui supposerait une construction quelconque, mais d’un simple ressenti, un vécu de bas étage, digne des émissions de Mireille Dumas. On ne peut plus rien dire de rien parce que la parole de l’un vaut largement celle de l’autre. Là encore la question de la légitimité d’un critique peut se poser, mais c’est une question pour un autre jour. L’appréciation personnalisée a remplacé la critique. Il n’y a pas d’adéquation entre le fait d’aimer un livre et sa qualité. Et inversement. On ne peut plus parler de littérature quand ce que l’on juge ce n’est pas le livre, mais notre position face au livre.

C'est pour cela qu'il ne peut y avoir de vrai débat sur les blogs, ou que celui-ci est singulièrement limité. Parce que ce qui fait office de critique n'est qu'une juxtaposition, mise en liens hypertextes d'avis mous du genou qui ont tous pour point commun de ne pas parler du livre dont ils devraient s'occuper, et surtout de ne pas essayer de comprendre ce que fait ce livre.


20090324

The Hilliker Curse. James Ellroy. Playboy.

La monomanie paye décidément celui qui s'y adonne.
Je viens de découvrir par hasard qu'un autre texte de James Ellroy est dans les tuyaux. Ca s'appelle THE HILLIKER CURSE, et c'est le pendant de Ma Part d'ombre, autobio dans laquelle Ellroy revenait sur le meurtre de sa mère (d'ailleurs là j'ai envie de m'y replonger tiens, c'est malin). Voilà le descriptif sur le site de son agent :

Jean Hilliker, Ellroy’s mother, has had a profound effect on his life. He has always had to deal with his feelings of guilt about her murder, and that, in turn, has influenced all of his relationships with women. In this frank memoir, he explores those relationships, some of them profound, some of short duration. He’s always been in love with women, and sometimes loved by them. Written in Ellroy’s unique style, this is an extraordinary self portrait.

et lui en dit ça :

It will be a treatise on the male romantic urge, a decorous tell-all, a thoughtfully essayed critique of the holy and horrific conjunction of men and women.


Apparement ce ne serait pas une publication traditionnelle car l'intégralité sera publiée en quatre gros segments dans Playboy US à partir d'avril 2009, et le numéro est d'ailleurs dispo en ligne et sûrement chez votre bon revendeur agrée. On peut gager cependant que le tout sera publié sous forme de "vrai" livre dans le courant de l'année...comme c'est le cas pour le polar hard-boiled de Denis Johnson intitulé Nobody Move qui sort fin avril chez un éditeur tradi.

De quoi nous laisser patienter donc avant la sortie de Blood's a Rover (Knopf) le 22 Septembre et en français chez Rivages dans le courant du mois d'octobre.

Sensass' mon gars !

20090323

Let's now talk again about Zs


Je ne remets jamais généralement au goût du jour une note qui a été publiée. Celle qui suit l'a été en mai dernier, et maintenant l'ouvrage dont il est question est sorti en France, et souffre d'une indifférence médiatique (à de rares exceptions près) tout à fait injuste, car on est en présence, à mon avis, à défaut d'un très grand livre, d'un très très bon roman (distinction, qui, vous en conviendrez, peut paraître quelque peu artificielle).

Comment l’humanité réagirait-elle si elle devait faire face, aujourd’hui, à la possibilité de sa propre extinction, incarnée dans l’attaque soudaine et imprévisible d’une armée de zombies ?

C’est à cette question bien alambiquée (compliments de son rédacteur, soit votre serviteur) et présentant un corps étranger (en provenance directe des biens nommées séries Z) que Max Brooks, déjà auteur il y a quelques années de The Zombie Survival Guide, tente d’apporter une réponse…rationnelle.

Organisé sous la forme d’une compilation de témoignages recueillis lors des derniers soubresauts du conflit, le récit propose une reconstitution pluri-subjective du conflit (chaque interlocuteur apportant sa version de l’interprétation des faits) qui toucha toutes les parties du monde sans distinction aucune et qui fut le plus dévastateur que l’humanité ait jamais eu à affronter. Infection, propagation, déni de l’évidence, armées de zombies, armées et gouvernements incapables de répondre à la crise…

La terrible force de World War Z est paradoxalement de ne laisser aucune place à l’humour ou alors très peu, comme une soupape de sécurité. Aux images de violence auxquelles les afficionados des films de George Romero sont habitués, Max Brooks privilégie (sans toutefois s’écarter complètement des scènes d’une violence graphique rare et saisissante, qui sait s’imposer aux moments opportuns et ne sert jamais de ressort narratif souvent utilisé en cas de panne d’idée, ou de point central, en cas d’absence totale d’idées) la description et le commentaire de notre réalité contemporaine, trait incisif, et sa Chute sous sa propre impulsion, tendance historique lourde, faisant des zombies non pas une cause mais véritablement un symptôme.

Tout l’art de l’écrivain se situe pour une part dans la suggestion, l’autre au contraire dans la précision. La première concerne avant le tout le cadre temporel et les acteurs de cette guerre d’un genre inédit. Brooks se garde bien de donner quelque date que ce soit, laissant le lecteur deviner une réalité historique qui ne peut être que la notre. Au travers de plusieurs témoignages peut-on ainsi retrouver quelques figures politiques contemporaines que là aussi l’auteur s’interdit de nommer, faisant marcher l’imagination à plein. Une scène particulièrement glaçante (même si son propos peut paraître naïf) fait se donner l’accolade à un général afrikaner qui fut un des grands défenseurs de l’aparteheid avec un homme dont les traits ne peuvent correspondre qu’à ceux de Mandela. C’est dans le flou qui est laissé que la stupéfaction (au sens premier du terme) naît et ancre de manière beaucoup plus efficace son récit dans notre réalité contemporaine. L’autre versant est celui de la précision de la description du monde contemporain, le notre. L’abondance de détails techniques, de données géographiques et militaires contribue à un effet d’angoisse là aussi assez surprenant. C’est bien la conjugaison des deux qui fait du roman une grande réussite.

Brooks décrit une humanité micro-polarisée sur ses intérêts particuliers, éparpillée (bien qu’elle n’ait jamais formé un tout cohérent), en voie d’auto-destruction.

Au-delà du cliché horrifique forcément métaphorique, le zombie, incarnation de la part sombre de l’homme, ou plutôt dans le roman qui nous intéresse, le zombie comme incarnation de la propre impossibilité de l’homme à croire et réaliser sa propre violence, encore moins à la comprendre, comme en témoignent dans le récit nombre mutineries, rebellions internes qui voient l’humanité s’entre-tuer avant de faire face à son véritable ennemi, c'est-à-dire avant, enfin, de faire face aux conséquences et à la réalité de sa violence, le zombie donc se trouve être un procédé narratif efficace, et qui paradoxalement semble beaucoup plus réaliste que nombre de récits catastrophes dont notre société en mal de sensations fortes raffole.

C’est aussi tout le spectre de notre histoire contemporaine qui est vu sous le prisme de cette guerre, non pas dans une perspective téléologique, c'est-à-dire l’offensive zombie comme conséquence inévitable de l’Histoire, mais bien comme une nouvelle lumière, créant un effet de décalage qui permet de la saisir avec d’autant plus d’importance.

L’auteur nous dépeint donc une humanité aux prises avec sa violence et celle de son histoire, humanité qui illustre magistralement sa capacité à se survivre finalement à elle-même, à endurer ses souffrances pour renaître de ses cendres, le goût de son propre sang dans la bouche…

Et c'est disponible depuis un mois chez Calmann Lévy

20090318

Lire Le Tunnel.


Mais maintenant je fais ce dont je rêvais autrefois : je me glisse de façon à éviter tout un chacun, créant un royaume comme au théâtre, mais c’est un royaume réel, car j’ai creusé une grotte qui peut s’écrouler, un trou où me terrer mieux que dans ma tombe, une concession où ne rien concéder, un endroit où je peux dire absolument tout ce que me permettent de dire mes testicules, mes poumons et ma langue.


Quand Le Tunnel trônait sur mon bureau , c'est à dire pendant presque toute l'année dernière, jusqu'à ce que je me résolve à m'y dévouer corps et âme, je le comparais dans ma tête à un monolithe, sans réfléchir vraiment à ce que cela pourrait signifier, au-delà de l’appréciation visuelle de sa masse, qui a du rebuter plus d’un lecteur léger, quoique c’est à se demander pourquoi alors tant de personnes lisent Anna Gavalda. Mais c’est une question pour un autre jour.

Un monolithe donc.

Dans 2001, Odyssée de l’espace (livre et film), le monolithe noir est un motif récurrent. Il apparait tout d’abord, venu de nulle part, dans un paysage désertique, à l’époque où nous n’étions que des grands singes à peine capables de se nourrir et de ne pas se faire attraper par quelque bête sauvage plus féroce que nous. Ce monolithe noir, rectangle imposant ne ressemblant à rien de connu apporte littéralement la connaissance à ceux qui osent s’en approcher et le toucher, c'est-à-dire affronter sa présence, tester sa réalité et donc les effets putatifs que son existence peut avoir pour la leur, en somme céder à cette curiosité qui fit le malheur d’Adam. De ce contact avec cette entité vraisemblablement extraterrestre (ce n’est qu’un détail pour ce qui nous intéresse), nait véritablement l’homme, c'est-à-dire un être capable de distance avec lui-même, qui médiatise ses instincts par l’outil, qui est donc capable d’apprentissage et par conséquent de lever la tête et se dresser sur ses deux jambes. L’on a tous en mémoire l’image de cet australopithèque ( ?) s’emparant d’un os pour briser le squelette d’un animal trainant là, se rendant alors compte de la force dégagée, et par la même, dans un mouvement beaucoup plus large, de la domination que l’usage de cette première arme lui donnera. D’ailleurs, si mes souvenirs sont bons, il s’en sert pour tuer un autre pré-homme, apprenant par là même à tous ses congénères à la fois l’utilité de l’outil (formule qui a tout du pléonasme et de la lapalissade) comme moyen d’évolution et comme arme, les deux étant liés bien entendu. De même, et par un raccourci qui n’est que ça, Le Tunnel fait partie des livres qui apprennent d’une manière fondamentale quelque chose au lecteur. Dans ses remerciements Claro, son traducteur, indique que l’ouvrage lui a appris « profondément, intensément, sombrement » à traduire. Je pense qu’il en est de même pour le lecteur. Le Tunnel lui apprend profondément, intensément, sombrement à lire.

Avec Le Tunnel, William Gass nous apprend à lire, fait de nous de véritables lecteurs, non pas dans l’optique de l’achèvement de quelque destin qui trouverait son paroxysme dans la lecture de la dernière phrase de l’ouvrage (sur laquelle il y aura tant de choses à dire, à commencer par sa simplicité trompeuse et l’appel d’air immédiat qu’elle crée pour le lecteur qui se retrouve benoîtement à la dernière page d’un ouvrage qui aurait pu continuer, encore et encore, mais qui continue en vérité, dans notre esprit de manière constante, comme un trou noir aspirant nos pensées qui se tournent sans cesse et sans qu’elles n’y peuvent rien vers cet ouvrage, ces lignes, terminales en bien des instances), mais apprend à celui qui ose aller au bout, à celui même qui n’y est pas encore arrivé, mais pas à celui a jeté de dépit l’ouvrage parce qu’il ne convenait pas à sa lecture de métro ou de plage (dépendant des saisons) standardisée, l’humilité de la lecture. Avec candeur nous pourrions ajouter que Gass a écrit un livre qui de manière essentielle déteste son lecteur tant la rage qui en exsude est puissante. Cela ne tient pas évidemment. Il faut cependant, à mon sens, qui n’est que le mien, une extraordinaire patience pour lire cet ouvrage d’une exigence folle, et qui ne saurait résider dans l’attente d’une intrigue qui n’existe pour ainsi dire pas et qui est résumable comme suit : un historien du Troisième Reich, William Frederick Kohler vient de mettre le point final à son grand œuvre, mais au lieu d’en écrire la préface, il raconte sa vie. C’est à la fois faire tenir l’ouvrage au creux de sa main et le dépouiller de tout son sens.

Je citai il y a quelques jours cette phrase : « Je me plains que ma tache est fastidieuse ; je déplore l’absence d’une compagnie affectueuse et le manque de compréhension bienveillante ; mais je sais combien ce qui est secret est sacré, combien il est nécessaire pour nous d’habiter un monde de notre propre invention, même s’il doit sculpter son silence au sein du plus furieux chaos. ». Je me rends compte qu’elle peut parfaitement caractériser l’expérience même de la lecture du Tunnel, acte d’une solitude presque désespérante, qui teste nos limites, notre endurance mais qui nous récompense avec le plus haut degré de littérature, avec une jubilation émanant de la pure horreur qui n’a rien de grandiloquente mais qui trouve sa force dans son affreuse banalité, dans le quotidien de la vie de ce professeur d’histoire, dans cette Histoire qu’il étudie et qui le fait vivre (dans tous les sens du terme), dans son histoire personnelle, racontée avec tant de hargne détachée que cela en devient glaçant. Pour aller trop loin on pourrait affirmer de manière qui ne serait peut être pas assez péremptoire que cette lecture se rapproche le plus d’une expérience masochiste. J’en vois froncer des sourcils. Certes, il n’y a aucune douleur ressentie à la lecture, mais cette capacité qu’à l’ouvrage à remettre en question notre expérience même de la lecture, par l’étouffement complet du réel qu’il se pose comme objet, par sa radicalité intrinsèque, fait que la jouissance esthétique et intellectuelle n’en est que plus présente. Comme le dit si bien un de mes camarades, il se passe toujours quelque chose dans une phrase de Gass. Il nous apprend à lire parce que tout ce que nous lisons est important. Il a sûrement réussi le tout de force qui consiste à avoir écrit 700 pages sans aucune intrigue, sans délimitation de sujet, et surtout, le plus important, sans aucun bavardage ni remplissage inutile, sans qu’aucune des phrases ne tende pourtant vers un but particulier, autre qu’exister avant tout pour elle-même, et après en tant que vecteur d’un ensemble bien plus vaste sans téléologie aucune. Chaque phrase mériterait son exégèse. En cela, Le Tunnel est une expérience ultime de lecture, qui entraine une satisfaction qui ne pourra jamais, une fois les derniers mots lus, être assouvie.

Une grâce étrange émerge cependant de l’ensemble, une beauté troublante naviguant dans la trivialité la plus extrême, des pages entières irradient d’une lumière incandescente, moments de réelle paix et de quiétude, souvent brefs, toujours merveilleux, comme si le Mal ne pouvait se résoudre à envahir complètement le champ de l’expérience, comme si une part de Kohler était irréductible à la « perversité » de ce qu’il raconte, à son insu très certainement tant sa haine est tenace, si forte qu’on l’imagine un temps comme moment créateur de l’ouvrage lui-même, qui sous cet angle n’apparaitrait que pure fiction (ce qu’il est en un sens) ou plutôt affabulation, création, invention et non expérience de la réalité et de toute son épaisseur . Aussi par l’identification créée avec Kohler lui-même et le sujet de ses ratiocinations, identification qui fait dire à Gass qu’il ne considère pas son narrateur comme un monstre (c'est-à-dire comme une créature sortant du champ de l’ordinaire) et que les lecteurs s’identifieront sans doute avec lui bien plus qu’ils ne voudront l’admettre. Ce narrateur travaille le lecteur de l’intérieur, met à jour la part sombre de notre être, où qu’elle soit située, la révèle au sens où la lecture est mise en lumière d’une qualité avant cachée.

En tout cela, Le Tunnel nous apprend, mais il aura fallu le lire, qu’il faudra le relire encore et encore pour le saisir, pour oublier certains détails, s’en approprier d’autres, faire surgir une interprétation différente, peut être, à chaque nouvelle lecture, bien plus que pour d’autres ouvrages. Il en fait partie. C’est aussi cela la Littérature. Le livre qui nous apprend sans cesse à lire et à relire, lui-même et d’autres, et qui rayonne en permanence, bruit de fond imperceptible mais bien présent. Et qui met en doute notre être dans son entier.

20090315

20090311

Fragment

Je me plains que ma tache est fastidieuse ; je déplore l’absence d’une compagnie affectueuse et le manque de compréhension bienveillante ; mais je sais combien ce qui est secret est sacré, combien il est nécessaire pour nous d’habiter un monde de notre propre invention, même s’il doit sculpter son silence au sein du plus furieux chaos.

William H. Gass, Le Tunnel

20090303

Expérience et inexpérience de l'Histoire. Roger Nimier, II

Né en 1925, Roger Nimier n’est qu’un tout jeune homme au début de la Seconde Guerre mondiale. Les « années folles » n’ont pas existé pour lui, et il n’a pu percevoir qu’avec peu d’acuité, sur le moment, cette fameuse « montée des périls » qui est devenue synonyme des années 30 en France. A vrai dire, Nimier n’a à proprement parlé « vécu », c'est-à-dire avec la maturité intellectuelle nécessaire pour avoir un recul possible sur sa propre expérience, que les années 50. Pourtant, comme nous avons pu le voir, le spectre historique qu’il dessine dans ses romans ne saurait se résumer à sa seule expérience vécue.

Il y a tout d’abord une connexion fondamentale entre son expérience de la Seconde Guerre mondiale et son œuvre romanesque. Dans sa biographie de Roger Nimier, Marc Dambre nous rappelle l’engagement tardif, en 1944, du jeune homme dans les forces d’appoint de l’armée de libération. Ce sera le 2e Régiment Hussard, porteur d’une mythologie qui ne pouvait que séduire, a priori, le jeune homme. Pourtant Nimier n’a jamais vu le combat de près. Dambre rappelle à juste titre qu’il n’a jamais quitté la France pendant son service, ce qui fait du Hussard Bleu non pas un roman de restitution de son expérience de l’Histoire mais bien une expérience de sa dépossession. Le personnage de François Sanders, que l’on peut agréger et identifier à Nimier lui-même jusqu’à un certain point, ne serait ainsi qu’une projection fantasmatique de l’écrivain dans un conflit guerrier, politique, et finalement idéologique qu’il n’a pu mener. Des regrets de n’avoir pu mener un combat utile, de n’avoir pu entrer dans l’Histoire telle qu’elle était en train de s’accomplir, et l’expérience lointaine de la Libération de la France est bien une de ces périodes de précipitation de l’Histoire perceptible par chaque citoyen français, expérience collective, quel que soit le bord politique et les amitiés partisanes nouées pendant la guerre. Nimier a lui aussi senti le vent tourner et de découle son engagement militaire, mais il n’a pu rester qu’un spectateur des changements qui s’opéraient à l’échelle française puis européenne. L’Histoire ne l’a pas attendu. C’est d’ailleurs symptomatique des deux romans consacrés à François Sanders (Le Hussard Bleu et les Epées). Ceux-ci sont consacrés à cette non-expérience de la guerre, dont Nimier reconnaît à la fois la valeur fortement romanesque et sa valeur historique.

Durant le colloque célébrant les quarante ans de la publication du Hussard Bleu, une table ronde ayant pour thème : « Nimier écrivain d’après guerre, écrivain fin de siècle ou écrivain d’avenir ? », un journaliste dresse un parallèle saisissant avec Stendhal sur le thème de l’expérience de l’Histoire, en réalité son absence en arguant du fait que : « Nimier et Stendhal sont des gens qui n’ont pas fait la guerre, mais ils l’ont frôlée. Ils incarnent dans leurs œuvres ce sentiment étrange de n’avoir pas participé à l’héroïsme, regrettant de ne pas avoir été au feu et au cœur des combats. Et dans le retour à la paix, ils ne rêvent que de romans héroïques».

Ce « frôlement » qui donne tout son sens à l’approche de l’Histoire dans les romans de Nimier. De fait, tout ne peut cesser de nous apparaître en perpétuel décalage. Nimier aurait pu parler de sa « drôle de guerre » qui pour lui s’est déroulée à la toute fin du conflit, aurait pu narrer l’ennui inhérent à cette période fondatrice de sa vie pour enfin ne plus y revenir, car enfin il n’a rien vu, rien fait pour ainsi dire.

L’héritage littéraire légué par Stendhal est des plus importants dans certains épisodes des romans de Nimier. Nous le retrouvons avec force si nous comparons les premières pages de La Chartreuse de Parme, quand Fabrice Del Dongo est à Waterloo mais ne fait pas Waterloo avec l’épisode de la Libération de Paris dans Les Épées, roman qui, nous le rappelons ici débute quelques années avant la seconde guerre mondiale, pour s’achever quelques mois après (dans cette trame temporelle lâche s’est inséré Le Hussard Bleu qui relate les années de guerre de François Sanders), et qui est en quelque sorte l’itinéraire d’un jeune homme balloté par les évènements, passant de la résistance à la collaboration comme on change de chemise) Le long passage de la Chartreuse consacre l’impossibilité d’entrer dans l’Histoire et de pouvoir y agir ; Fabrice ne voit que le combat de loin, par ses avatars : cantinière et fumée. Il croit percevoir de glorieux généraux napoléoniens mais ne peut les approcher ; la fumée fait croire à un rêve. Finalement la déroute de la Grande Armée est aussi celle de Fabrice. Leur sort coïncide en quelque sorte, mais l’expérience est radicalement différente.




Chez Nimier, c’est une ironie détachante qui dicte le comportement de François Sanders. L’épisode de la Libération de Paris dans Les Epées en est le plus parfait exemple, à la fois hommage littéraire et pochade adressée aux résistants de la dernière heure. Résistant passé par la Milice (sans conviction aucune dans les deux cas), il est présent le 23 août 1944 à Paris pour « assister aux dernières heures de la comédie ». Il sait que le vent tourne, que les Allemands doivent quitter la ville ainsi que les troupes de Darnand, sous peine des représailles alliées. « C’est vrai que ça sentait l’Histoire de France à plein nez, même une très vieille Histoire, les Croisades, Louis XV ou la campagne du Mexique plutôt que la libération de Paris… C’est de la grande journée historique. Le soleil dégouline. La joie coule pleins bords. Permission de n’être pas Français. ». Face à un évènement dont la charge émotionnelle est toujours aussi forte au moment de la parution de l’ouvrage en 1948, évènement que le pouvoir même souhaite fondateur pour la reconstruction du pays, Nimier y va sans ambages, ne devant rien à personne, surtout aux critiques, et à cet esprit d’oubli de l’Histoire, celle qui s’est réellement déroulée, non quelque utopie que l’on essaie d’ériger tant bien que mal. Le comportement de Sanders pendant cette journée motive la comparaison avec Stendhal, avec ce frôlement de l’héroïsme en tant qu’il est prise à l’Histoire. Nimier procède toutefois différemment. Le jour de la Libération, Sanders est encore milicien, ses camarades s’échappent vers Strasbourg pour ensuite fuir vers l’Allemagne, mais lui choisit de rester à Paris, se rend à son domicile, enfile un complet gris et s’en va déambuler dans les rues. Il suit l’action de loin, entend les coups de feu mais ne s’approche jamais du théâtre des opérations. Ce sont dans un premier temps le nom de rues traversées qui font avancer le récit. « Le 25 au matin, après une journée délicieuse, passée dans le soleil, toutes sortes de lectures et un pique nique amusant, (…) je suis sorti ». La promenade de Sanders est une reconfiguration saisissante de la débandade de Fabrice. La différence majeure est que Fabrice ne comprend pas ce qu’il voir ; François ne le comprend que trop bien, d’où cette distance ironique et provocatrice. La journée de la Libération est vue comme un vaudeville, un spectacle, un divertissement, le mouvement de l’Histoire ici détourné par l’humour. Sanders choisit de ne pas rentrer dans l’Histoire, de ne pas faire partie de la farce.

Cette Libération, Nimier la vit de loin elle aussi depuis son régiment de Hussards stationné dans le Gers. Il ne prête qu’une oreille discrète aux évènements. Là où Nimier n’a finalement pu qu’être un « engagé de la dernière heure », dans un statut de neutralité pendant la guerre, c’est Sanders qui pour un temps, dans Le Hussard Bleu, et de manière beaucoup plus ironique dans Les Epées, prend la mesure du mouvement historique en s’engageant dans la Résistance, puis dans la Milice, pour enfin se réfugier, au moment de l’apothéose que constitue la Libération de Paris, dans une insolence vis-à-vis de ce mouvement. La dernière partie des Epées, intitulée justement « le Désordre », marque toutes les désillusions du narrateur, sentiment que l’on retrouve aussi dans la bouche de Sanders lors de sa tirade finale dans Le Hussard Bleu :


Je revenais en France. J’allais beaucoup lui demander. Une civilisation, une patrie, une religion, ces mots ont un sens. Imbécile qui attribuera ces aventures à l’humanité toute entière. Cette écoeurante maladie des hommes, ce goût pâteux de soi-même (…). Je me rappelais soudain cette petite phrase insolente qui avait hanté ma jeunesse, bouleversant dans mon cœur les prestiges et les lois, régnant et déchirant : “Tout est possible’’.


On voit tout le décalage entre l’expérience de Nimier et celle qu’il fait vivre à son personnage. Ses deux récits sont une véritable reconfiguration de l’Histoire, vécue sous l’angle du particulier et détournée se son sens. Nimier va à proprement parler à contresens de l’Histoire dans ce passage consacré à la Libération, il ne se laisse pas porter par le courant.

Le récit de cette journée se transforme finalement en récit d’aventures rocambolesque racontant la manière dont il échappe aux Résistants. On retrouve dans ce passage le spectre de Dumas, le souffle de l’héroïsme, ici détourné, presque ridiculisé. Symboliquement, Sanders fuit ceux qui font la Libération de Paris, ceux qui participent du mouvement de l’Histoire. C’est en marquant d’une forte valeur historique son récit que Nimier s’extrait de la gangue qu’il crée. On s’attend à un récit des évènements, mais c’est une promenade mouvementée qui nous est contée. Dans cet évitement nous pouvons voir toute l’ambiguïté du rapport de Nimier à l’Histoire, et en particulier à sa propre histoire. Lui qui n’a pas vu le feu, qui est arrivé trop tard, reconfigure cette expérience dans le parcours de Sanders, qui délibérément choisit en dernière instance l’éloignement, sachant pertinemment que l’Histoire sera, quoiqu’il arrive, contre lui. Ne reste alors que la distance que peut apporter l’ironie pour supporter ce destin qui n’aura a priori plus rien d’exaltant.

Nimier n’invente pas pour autant la Libération de Paris, ni l’occupation française d’une partie de l’Allemagne à la fin de 1944. Ce n’est pas non plus un fantasme récréatif pur. Certes la dimension ludique est importante et même fondamentale, mais si l’auteur reconfigure l’Histoire c’est pour lui donner un sens et en dernière instance essayer de la débarrasser du sacré dont elle est entourée. Cet épisode particulier fait partie d’un projet beaucoup plus vaste de désamorçage de représentations consensuelles acceptées de la guerre et des années qui ont suivi.

L’Histoire, enfin, ce n’est pas seulement la guerre ; c’est aussi la perception d’une société qui se transforme, qui se développe, la perception des tendances qui mènent à ces transformations, à ces développements. Dans Les Enfants tristes Nimier parle avec dureté de la société française des années 30. Dans ce roman, le cadre de la Seconde Guerre mondiale est dépassé, mais on ne peut ne pas lire la première partie du roman comme tout à fait détachée de cette Histoire à venir. Les années 30 servent en effet d’antichambre entre les années 20, années du « mal du siècle » après le profond trouble moral et psychologique engendré par la Première Guerre mondiale, années de la première naissance, de la « tristesse» (Nicholas Hewitt) de la droite. Le fait d’écrire un roman couvrant une période historique relativement longue permet de saisir des évolutions sur le long terme aussi bien que de saisir une « atmosphère » sur le moment, qui est ici doublement médiatisée : par le passage à l’écriture et par le temps écoulé, c'est-à-dire le recul historique. En éprouvant un spectre plus large Nimier peut se permettre plus de libertés, des ellipses, qui n’en sont que plus signifiantes. Dans ce type de roman, Nimier remonte la « filière française » des romans psychologiques, préférant le portrait à l’action. L’intrigue est assez plate et ne vaut guère que par les ruptures chronologiques qu’il inscrit, permettant de retracer évolution de la société et de ses personnages, soit celle de la bourgeoisie, une bourgeoisie engoncée dans ses représentations rassurantes, n’essayant pas de se penser. Nimier perd ici un peu de son insolence pour entrer dans une demi-teinte, qui n’en est pas moins efficace. C’est ce roman qui saisit probablement le mieux l’atmosphère psychologique d’avant et d’après guerre et le sentiment d’une Histoire en train de se dérouler sans que l’on puisse mettre le doigt sur les évolutions en cours. L’émergence d’une guerre n’est que la partie émergée d’un iceberg, induit au même moment un point de rupture temporel, mais aussi moral. Nimier n’est jamais tant attentifs aux mouvements de l’Histoire que quand il cesse la provocation qui agit comme brouilleur de représentations et traduit autant une vue tranchée sur les évènements qu’un désarroi quant à leur interprétation.

A suivre

20090227

Histoire et Roger Nimier. Roger Nimier et Histoire. I, Début.

De Nimier, il ne semble rester, pour le grand public que quelques clichés tenaces. Éloigné du Lagarde et Michard (ce qui, après mûre et ample réflexion est loin d’être aussi significatif que ça) ainsi que des collèges et lycées, on peine à le trouver. Avec un peu d’efforts, on se souvient du Hussard Bleu, et des Epées, mais rien (ou presque) du reste. On le sait de droite, sans vraiment savoir de quoi il retourne. Nimier demeure caché à la fois parmi ceux que Bernard Frank a appelé « Les Hussards », sans que pour autant il y ait conscience et réalité d’un tel mouvement, même par ses supposés membres. Caché aussi par la forêt existentialiste qui verdit à la sortie de la guerre, dont la tête de proue est bien entendu Jean-Paul Sartre. Pourtant. Ce n’est pas que l’on n’écoute pas Nimier dans les années d’après guerre, au contraire. Mais l’Histoire a jugé et il ne reste que des miettes des hussards dans l’imaginaire collectif (à part peut être ironiquement un Prix Roger Nimier, décerné à tort et à travers tous les ans…), là où pour d’autres précédemment cités, la mémoire reste vive. L’Histoire qui justement joue un rôle des plus importants dans la réception d’une œuvre iconoclaste, aphorisme de combat perpétuel. Au sortir de la guerre, on doit se débarrasser de la mauvaise conscience de Vichy et de la collaboration. On doit couper les ponts avec le passé, avec tout ce et tous ceux qui pourraient rappeler une époque à bannir des mémoires. L’émergence de la « vogue existentialiste », qui remet au goût du jour la notion de liberté après la période sombre de l’Occupation et la sujétion au IIIe Reich n’en est que plus forte. On assiste à un mouvement de glorification de la Résistance et tous les mythes qu’elle a pu véhiculer, au prix d’un oubli volontaire de ces années sombres. La France cherche à expier, d’où un indéniable esprit de sérieux dans l'immédiat après guerre.

Cette histoire qui s’écrit sous ses yeux, Nimier, par son œuvre romanesque se l’approprie, avec sa position de franc tireur, en perpétuel décalage avec les attentes de ses contemporains, ne rechignant jamais à une bonne bataille, tirant à la hussarde sur les tenants d’une « pensée unique » qu’il abhorre et qu’il combat, en romancier, et en journaliste.

Nimier choisit d’ailleurs d’aborder une Histoire qui lui est tout à fait contemporaine : celle des années 30 dans Les Enfants tristes, mais aussi dans une partie des Epées, la période Vichyste, dans les même Epées mais surtout dans Le Hussard Bleu, qui aborde aussi, le sujet de la présence française en Allemagne à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale. Découverte d’une Quatrième République au caractère ubuesque et potache dans Perfide, retour à l’Histoire mythifiée de la France dans D’Artagnan amoureux….L’Histoire, la grande, celle qui est rentrée dans les livres, est toujours là, elle ne disparaît jamais, semble avoir une force propre que Nimier essaye de conter et de contrer tout au long de son œuvre. Les représentations qu’il en donne n’ont pourtant rien d’évident. Précisons là d’emblée que Nimier n’écrit pas des romans historiques, bien plutôt si l’on était en mal de caractérisation englobante, des romans sur et dans l’Histoire, mais pas uniquement (sachons entretenir mystère et confusion)

Il prend son envol parmi les cadavres de la France Occupée, représentant d’une jeunesse qui doit se réinventer. Il vient jouer le trublion, le provocateur contre cet esprit de sérieux qui gangrène les esprits, et tord le cou aux représentations idéalisées d’une France qui semble fuir en avant.


Affirmer l’originalité proprement singulière de Nimier dans la littérature d’après guerre serait grandement oublier tout ce qu’il doit et garde en héritage de ses illustres anciens. La revendication d’un héritage est un acte envers l’Histoire en même temps qu’un positionnement envers ses contemporains. Au lendemain de l’Occupation, revendiquer l’héritage de l’Action Française, tenter de réhabiliter les vieux maîtres Morand et Chardonne, vouloir décerner le Nobel à Céline, lui rendre un hommage à peine déguisé dans son roman le plus connu, mais aussi celui qui a le plus choqué, n’est en rien chose aisée. Là où l’esprit dominant prône la rupture avec un passé jugé honteux, passé qui ne recouvre pas seulement l’Occupation et Vichy, mais qui remonte aussi à sa naissance c'est-à-dire aux années 25, une rupture idéologique et intellectuelle avec une Histoire qui s’est fourvoyée, une rupture qui voudrait faire de 1945 une année zéro, faire table rase d’une génération entière. Nimier, lui, montre une étonnante forme de continuité, sentant et revendiquant une filiation intellectuelle que l’on pourrait qualifier de « droite » (et sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir plus tard, donc attendez avant de dire que je ne développe pas, chers lecteurs magnanimes) Gardons-nous bien cependant de lui établir un profil politique strict, lui qui n’est d’ailleurs aimé ni à gauche, ni à droite. Nimier n’est pas politique, mais n’est pas apolitique pour autant, affectant une position d’« arrière garde ».

Par ailleurs, sous les dehors de la légèreté, d’un style flamboyant, léger, pratiquant volontiers l’aphorisme et le jugement à l’emporte pièce, l’on peut déceler tout un système de jeu chez Nimier. Et c’est la manière dont il joue avec l’Histoire, mais aussi, et surtout, peut être, avec le lecteur, qui importe et qui pose problème. Une véritable esthétique de la fulgurance existe dans l’œuvre romanesque de Nimier, encore que celle-ci puisse paraître n’être qu’une coquille vide. Cette forme même interroge ce rapport à l’Histoire et le nourrit, ainsi qu’elle nourrit beaucoup d’autres aspects de ses romans. Elle se dégage parmi d’autres formes, mais n’en est qu’une parmi d’autres. Le contraste stylistique avec lequel joue Nimier est lui aussi signifiant. Il peut, à ce titre, être d’un classicisme à toute épreuve, et c’est justement ces écarts et différences, ces contrastes qui posent en en eux même un problème de sens, instillant un subtil brouillage dans le sens qui serait à tirer de ces mêmes romans. C’est peut être à ce niveau que la différence avec « l’Histoire historienne » (ou simplement, l'Histoire académique) est le plus saisissant, car en ayant le même objet, le romancier et l’historien en font deux choses radicalement différentes, toutes deux porteuses de sens, et dont la plus « réelle », la plus « vraie » n’est pas nécessairement celle qui de prime abord apparaît la plus rigoureuse. Nimier se cache derrière son style, aime à revêtir des déguisements, à jouer avec le lecteur, au chat et à la souris, si bien que l’on arrive que très difficilement à décerner s’il est vraiment sérieux ou s’il ne s’agit que d’une simple provocation, gratuite pour ainsi dire. La réalité, vous vous en doutez, est quelque peu plus complexe.




Voilà à grands (et grossiers) traits quelques petit gâteaux secs sur Roger Nimier, écrivain cher à mon cœur. Pardonnez d’emblée le style un peu trop droit, je reprends dans une large mesure des textes produits pour l’institution universitaire, et qui semblent en affecter les défauts de langage. Peut-être n’est-ce qu’une vue de l’esprit et que cela n’est que simplement mal écrit.

Notons enfin qu’il ne s’agit que d’une brève introduction, que la suite viendra tout au long du mois de mars, développements plus conséquents d’idées qui ne sont qu’esquissées ou simplement évoquées ici même.

La prochaine note devrait ainsi revenir dans une large mesure sur l’expérience personnelle de Nimier de l’Histoire et de l’influence d’icelle sur ses romans.

Enfin, rappelons au lecteur étourdi que Roger Nimier est auteur de six romans : Les Epées, Perfide, Le Hussard Bleu, Les Enfants Tristes, Histoire d’un amour (de loin le plus anecdotique pour notre propos), D’Artagnan Amoureux et l’Etrangère, de quelques essais et d’un grand nombre d’articles qui sont pour la plupart édités.

20090208

Fragment

Je m'arrêtais soudain ; j'imaginais sa bouche ; j'imaginais sa gorge ; à la pensée de ses reins je tremblais au delà de toute convoitise. Te voyant, me disais-je, peut-être elle va sans un mot renverser la tête, trembler comme tu trembles, te saisir là où tu veux la saisir, et les jupes dans ses mains elle se donnera là, contre ce bouleau, dans ces flaques où seront tombés ses sequins, où pétriront ses paumes, où tu verras l'image de ses seins et plus secouée qu'un arbre dans le vent ses grands cris renversés feront partir des corbeaux. Mon cœur manquait.

Pierre Michon - La Grande Beune

20090201

Bech voyage. Rencontre posthume avec John Updike.


Avant de découvrir la mort de John Updike, je n’avais lu que quelques uns de ses papiers dans le New Yorker et la New York Review of Books. Je ne saurais m’en rappeler complètement la teneur. Je le connaissais de nom, je savais en gros ce qu’il avait écrit, ses thèmes, guère plus. J’avais du acheter Bech voyage chez un bouquiniste quelconque et il est resté moisir un bon moment sur une étégère avant que je décide à l’ouvrir et à aimer ce que j’y trouvais. C’est un peu comme avec la mort de David Foster Wallace il y a quelques mois, ou celle de Norman Mailer. Je connaissais ces écrivains, avait lu un peu d’eux mais ne m’étais jamais intéressé assez pour me mettre à vraiment les lire. Et l’annonce de leur mort relançait l’intérêt alors purement superficiel que j’avais pu avoir pour leur œuvre. Mais je n’avais pas envie d’être le client qui demande au libraire s’il a du Wallace ou du Mailer le lendemain de l’annonce de leur mort. Je ne voulais pas être ce type qui achète un bouquin seulement parce qu’il avait entendu à la télé que leur auteur était mort. A vrai dire, je savais que tout le monde s’en foutrait, mais je ne voulais pas simplement me laisser guider par certaines contingences (la mort est une belle blague) dans les lectures. Vaine vue de l’esprit s’il en est.

Bech voyage se décompose en une série de sept brèves nouvelles ayant pour point commun la figure de l’écrivain Henry Bech, écrivain juif new yorkais, à moitié raté, à moitié célèbre, peut être obsédé sexuel, du moins très intéressé par le second sexe, figure transposée en dehors de son milieu naturel, Manhattan. Il se promène donc, durant ces merveilleuses années 60, qui virent la convergence d’une libération de mœurs sans précédent dans les sociétés occidentales avec à une autre échelle le durcissement (pun intended) d’un conflit idéologique entre capitalisme et communisme, entre l’Ouest et l’Est, entre les Etats-Unis et la Russie, et enfin entre deux conceptions de l’art, l’une au service de l’idéologie l’autre au service d’elle-même. Je simplifie volontairement le propos car là n’est pas réellement l’enjeu principal. Les trois premières nouvelles voient donc Henry Bech successivement en Russie, Bulgarie et Roumanie. C’est là l’occasion d’une truculence sèche, de rencontres improbables, et justement d’une vision réfléchie de ce que l’on demande à l’artiste, ce que la société veut de lui. Je grossissais le trait il y a quelques lignes de la même manière qu’Updike profite des voyages de Bech pour saisir la place d’un écrivain dans la société et l’image qu’elle se représente du dit écrivain. En tant qu’incarnation des États-Unis, Bech se doit de rencontrer les écrivains dissidents des pays qui l’accueillent (pour les nuls en histoire je rappelle que les trois pays susmentionnés faisaient à l’époque partie du bloc soviétique) et ces rencontres sont bien entendu soigneusement organisées par le pouvoir en place. Dans un mouvement d’ironie superbe, Bech dilapide les roubles durement gagnées en Russie, parce que le Capital doit triompher. Peu importe le pays, l’écrivain est toujours en représentation, jamais libre d’être lui-même, toujours en porte à faux par rapport aux attentes de la société qui veut se refléter en lui mais dont la seule vanité émerge.

Une autre nouvelle/épisode (Le « voyage » improvisé) est aussi pour Updike l’occasion de se moquer des écrivains de la beat generation féru de nouvelles techniques d’écriture induites par substances hallucinogènes et autres substances prohibées. Lors de ses vacances il rencontre un de ses anciens étudiants, devenu jeune pompeux lénifiant littéraire parfaitement détestable qui souhaite initier son maitre à penser aux bienfaits du LSD

Nous voilà face à un Bech hermétique à la drogue, qui vomit après trois bouffées de marijuana, pris dans divers affres sentimentales qui ne renseignent en rien son écriture et semblent plutôt l’en éloigner définitivement. L’amitié beat n’est déjà plus pour Bech, d’une autre génération, pas un titan de la littérature, mais assez vieux pour voir passer cette nouvelle génération et la juger avec toute la bienveillance et l’ironie qui lui sied.

L’épisode le plus drôle reste cependant Bech parmi les lions, où notre écrivain est aux prises avec un apprenti journaliste, double de notre jeune étudiant d’un peu plus tôt. Invité à Londres par son éditeur anglais, Bech se prête aux manœuvres mondaines habituelles, cocktails et plus si affinités pour se faire alpaguer par un jeune loup aux dents longues qui souhaite l’interviewer. De là l’occasion pour Bech d’exposer ses conceptions de la littérature, en en rajoutant pour les besoins du cadre dans lequel ces propos sont formulées nous enseignant qu’il n’y a peut être rien de pire qu’un écrivain en représentation, ce que nous avait montré la nouvelle Bech pris de panique qui voyait l’écrivain accepter une résidence éphémère dans une université féminine du sud des Etats-Unis. Hors de ses terrains connus l’écrivain se conduit à la fois en charmeur déroutant et en enfant apeuré, infantilisé par ses pulsions aventureuses et certainement sexuelles. L’humour est constant mais toujours d’une grande subtilité, la prose est sèche, sans ornement inutile à part dans les envolées lyriques de Bech qui en accentuent le contraste. Là où Roth évolue par digressions, force détails dans une prose toujours ciselée et rythmée, Updike, du moins pour ce « roman » (je fais le parallèle avec le Roth créateur du personnage de Nathan Zuckerman, frère de sang d’Henry Bech) file droit à l’essentiel, préfère voir son personnage évoluer, interagir avec ses congénères, le tout dans une ambiance doucement ironique.

En un peu plus de 200 pages, Bech devient un personnage indispensable et sûrement fondamental, autant double d’Updike que son étendard, voire le flanc porté à ses propres critiques. Il nous donne à voir l’écrivain en action, c'est-à-dire tout sauf écrivant, ce qui est beaucoup dire. Bech rejoint la galerie des personnages dont on aimerait lire les œuvres fictives, rien que pour voir si ça valait le coup. On voudrait lire Travel light et Frère Cochon pour voir ce que Bech l’écrivain valait. On à déjà un aperçu de ce que Updike vaut. Mais ce que j’en sais, c’est qu’il ne s’agissait là que d’une infime partie de ce qu’il avait écrit. Reste à s’attaquer à la tétralogie Rabbit, et gageons que les recueils de ses essais critiques et interventions journalistiques (qui sont déjà pour partie compilées) fleuriront dans les mois à venir.

20090108

Paco Ignacio Taibo II et la naissance d'Hector Belascoarán Shayne



Putain de merde ! murmura-t-il entre ses dents. Retrouver Zapata !


Hector Belascoarán Shayne (basque mexicain aux ascendances irlandaises) était en train d’enquiller les cuba libre dans une cantina de la banlieue de Mexico quand on lui a demandé de retrouver Zapata qui en fait n’était pas fort et s’était fait passer pour mort pour ne pas se retrouver mort. Privé pas encore borgne, il partage son bureau avec un plombier, un tapissier et un expert en "drainages profonds",est amoureux d’une femme à la queue de cheval qui le délaisse, râle contre l’augmentation du prix du Pepsi-Cola, se retrouve horrifié d’hériter d’une partie de la fortune familiale arrivée suite à la mort de sa mère, se retrouve chargé par une nana aux nibards fantastiques de surveiller sa fille suicidaire et se fait enfin proposer pour un tarif défiant toute concurrence, ce qui veut dire que c’est forcément louche, la résolution d'un meurtre pour la Chambre de Commerce de Mexico. Un ingénieur retrouvé mort dans son bureau d’usine.

Bien sûr, rien n’est conforme aux apparences. Les trois affaires s’entrecroisent sans jamais se rencontrer, sauf dans la psyché fatiguée de Belascoarán Shayne, privé de sommeil menant de front tambour battant ces trois enquêtes. Il devient rapidement l’ange gardien de l’adolescente compromise dans quelque sordide affaire et sa mère allumeuse et camé n’arrange pas les affaires du privé. Les ouvriers de l’usine débrayent et font remonter en mémoire les souvenirs de jeunesse de Shayne, ingénieur en devenir, différent des prolos tâcherons qui plaqua tout contre des cours par correspondance pour devenir « enquêteur indépendant », pour rejoindre une femme qui le fuit, présence élusive, sensation perpétuelle d’un manque.

Sur fond de luttes sociales, Taibo nous dresse le portrait d’un DF en perpétuelle quête de lui-même, devenu excroissance monstrueuse, cette pute dont la « nuit est emplie de mauvais rêves ». On ne peut s’empêcher de penser à Bolaño à certains moments. Il a après tout en commun le sentiment de l’exil avec Taibo et le gout pour des personnages jamais vraiment raccord avec leur milieu. Il y aurait une topographie du DF à faire aidé des romans des deux écrivains, deux visions d’une même ville, sensiblement à la même époque, qui vit dans le spectre de mai 68, des conflits sociaux incessants, des morales ambidextres. Mais là où Bolaño en fait un terrain de création littéraire (si l’on peut dire), de découverte de soi, sous un le regard de la jeunesse et de l’inexpérience (dans Les détectives Sauvages, notamment, dans la première partie, surtout). Taibo en présente une vision peut être plus sombre, désespérée, adulte, dans une préoccupation plus sociale culminant avec superbe dans Même ville sous la pluie, grand roman de l’abandon et dont le désespoir suinte en grosse gouttes. L’humour passe par là, l’espérance que représente cette recherche d’un Pancho Villa qui ne serait qu’un vieillard érémitique, espérance d’une justice dans le Geste plus que dans le fait, image d’un Mexique révolu qui s’enfonce dans les luttes syndicales, les oppositions politiques toujours plus violentes, perpétuelle quête d’égalité. Il voulait regarder Zapata dans les yeux, voir si le pays qu’avait un jour rêvé cet homme pouvait exister. Voir si le vieux était capable de communiquer l’ardeur, la foi qui avait alimenté sa croisade. Même si la possibilité qu’il fût encore vivant lui semblait toujours douteuse, fouiller le passé à sa recherche le rapprochait de sa vie. C’est aussi la redécouverte posthume d’un père combattant socialiste contre la réaction franquiste, devenu pirate pendant la Seconde Guerre mondiale, Résistant au nazisme, médaillé. Image d’un héroïsme vrai qui ne peut plus avoir cours à une époque où l’idéal de justice s’est flouté pour entamer sa disparition définitive.

La résolution de ces premières enquêtes n’apporte aucune satisfaction à Shayne (elle est bien là pour le lecteur, quoique l’amertume possède un goût étrange), sauf une certaine jouissance régressive dans l’usage de la dynamite, de la destruction primaire, dans un anarchisme vengeur. Mais c’est à lire pas à raconter.


Paco Ignacio Taibo II, Cosa Facil


20090103

Adolescences. Stephen King et la Tour Sombre.


I realised that what I wanted to write was a novel that contained Tolkien’s sense of quest and magic but set against Sergio Leone’s almost absurdly majestic Western backdrop.


S

tephen King.

On peut considérer, avec un peu d’imagination, que le cycle de la Tour Sombre (inspiré par le poème de Robert Browning « Childe Roland to the Dark Tower came »), sept volumes, est la colonne vertébrale de toute son œuvre. Quoique ce serait lui donner un corps, faire d’elle quelque chose ayant une forme, une consistance qu’elle n’a pas. Commencé après ses premiers romans, terminé vingt-cinq après, King publie toujours depuis, a un rythme effréné. Pour faire simple : la Tour Sombre a rayonné sur une grande partie des ouvrages de King, autant que ses autres ouvrages ont rayonné sur la Tour Sombre, jusqu’à ce que l’écrivain s’y invite lui-même, en tant que personnage. Plus simple encore, à juste titre ou non, la Tour Sombre est le Nœud de l’œuvre de King. Dire cela, c’est tout et ne rien dire. Evidemment. Multiples réseaux de sens, de correspondances, motifs répétés, appuyés, distordus, personnages (Randall Flagg !) récurrents. Le détail viendra soyez-en sûrs. Quelques pistes tout de même pour débuter ce qui sera l’exercice de fond de cette année 2009, que j’essaierai de terminer, que je terminerai sans aucun doute. Parce que la lecture de ce cycle et plus largement d’une partie importante de l’œuvre de King possède pour mon passif de lecteur adolescent une forme d’éclat qui n’a pas encore totalement faibli, en attendant l’épreuve du temps. Ses livres sont avant tout le souvenir de lectures de longue haleine, de ces petits volumes noirs de chez J’ai Lu qui peuplent encore les bas rayons de ma bibliothèques, décrépits, des pages manquent sans aucun doute, la reliure ne tient plus que par intervention divine mais chacun possède une place particulière. Pardonnez-moi à l’avance mes approximations, jugements à l’emporte pièce balancés sans aucune note de bas de page (allergie temporaire), ni même citation ou allusion précise. Je n’ai pas la prétention de me souvenir de tout dans ces romans, de les avoir tous lus, ni même de me souvenir de tous ceux que j’ai lus. S’il est une œuvre qui brille par les écarts qualitatifs c’est surement celle de King. A boire et à manger dirons-nous. J’ai pourtant rarement lu des pages aussi sensées (à défaut d’être d’une beauté littéraire parfaite) sur l’adolescence et le passage à l’âge adulte qui représente la partie la plus importance de çA. Cela marque quand on a 13 ans et que l’on a rien de mieux à faire que d’enquiller des petits pavés qui ne préfigurent pas encore les grandes lectures à venir, à une époque où les gouts commencent à se dessiner, mais commencent à peine, une époque où l’on est pas embarrassé de critique littéraire, ou l’on est pas forcément au fait de ce qui se fait de mieux même si on commence, où on ne sait pas ce qui se fait de pire alors même qu’il était déjà là, est encore là et sera toujours là, même si l’on a quelques marottes, quelques conseils d’adultes bienveillants. Passons.

King donc, dont la lecture est le moment parfait pour devenir un lecteur et le rester. Je dois avouer que je ne lis plus rien de lui, par manque de temps sans doute, peut-être parce que j’ai peur que cela ne me touche plus comme avant. Et aussi parce que ses romans m’intéressent beaucoup moins, tout simplement. J’ai du lire Cell, qui est au mieux médiocre mais qui a su assouvir ma passion pour la sous-culture zombie et Lost Hearts In Atlantis, pas entièrement raté parce qu’y résonne en sourdine l’appel de la Tour Sombre (et qu’on l’y retrouvera).

Le premier volume, d’abord publié sous la forme d’un feuilleton, s’intitule The Gunslinger et débute par cette phrase mythique pour tous les lecteurs du cycle, tant elle trouvera de multiples échos jusqu’à la fin :

The man in black fled across the desert, and the gunslinger followed.

Voilà la trame de ce premier roman sur sept. Ce pistolero est le dernier de son genre, reste d’une civilisation qui a disparue (on ne saura le comment et le pourquoi que bien plus tard). Dans un monde qui par certains aspects ressemble au notre (on y chante Hey Jude, les personnages y portent des jeans, connaissent les piles nucléaires, ont une compagnie d’énergie qui s’appelle North Central Positronics…). Deux colts énormes en bandoulière. On imagine Clint Eastwood sans aucun problème. 25 ans après, le roman a vieilli et ne fut sans doute jamais très bon, même si la version remaniée parue il y a cinq ans arrange quelques gros défauts, de concordance avec les autres volumes notamment. De cette chasse, on peut retenir [sans déflorer ce qui se déroule pour ne pas gâcher le plaisir de l’éventuel lecteur] la fusillade qui a lieu dans la bourgade de Tull, la rencontre avec Jake qui vient de notre New York et qui est peut être mort, ou non. Le monde du pistolero est peut être le purgatoire du notre, sa promesse, une version inachevée, archaïque peut-être. « There are other worlds, then » s’écrie Jake à un moment crucial de ce roman mal fagoté, qui souffre de la forme feuilletonesque de ses débuts avant que les volumes suivants ne viennent corriger le tir.

Non, l’essentiel est à trouver ailleurs : dans la puissance d’évocation que développe le roman, par touches successives. Quelques pistes nous sont données sur la nature du monde qui nous est donné à voir et que le pistolero traverse à la poursuite de l’homme en noir, échos d’un passé glorieux, chevaleresque avant que le monde ne change irrémédiablement. King pose les bases d’un monde qu’il ne cessera de visiter et revisiter toute sa vie, même si cette première pierre n’en manque pas de bons. Le lecteur est plus face des promesses (qui seront tenues), des germes (qui fleuriront au-delà des espérances, notamment lors du tome 4, Wizard And Glass, sans aucun doute le plus beau volume du cycle et le plus beau roman de son auteur). Les grands moments sont encore à venir. On peut lire ce premier volume comme une préface pour faire passer la pilule. On peut renâcler à lire celui-là mais sa beauté étrange, son style encore vert ainsi que sa progression lente suggère bien plus, une longue quête. Mais après avoir lu le dernier volume (The Dark Tower), l’évidence est que le premier apparait primordial à bien des égards pour en appréhender de manière satisfaisante la conclusion. La Tour elle-même, objet ultime de la quête n’est qu’un élément diffus parmi d’autres avant que se décide le destin du pistolero, et que ne se scelle définitivement le pacte d’une lecture qui s'étalera sur quelques milliers de pages.

20081128

"M'est avis qu'il est un peu trop question de culture à notre époque pour qu'elle soit véritablement une époque de culture, ne crois-tu pas ? Je voudrais savoir si aux périodes de culture authentique on connaissait seulement ce mot, on le prononçait ?"

(Thomas Mann, Le Docteur Faustus, livre de poche, p.81)

20081106

Récréation (II ou III)

Suite à l'invitation de mes camarades de Randomizm (que je salue en passant : ave !), je me fends d'une playlist shuffulisée "en forme de réponse aléatoires", sans tricherie aucune.

1. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? All i need, My bloody Valentine (ça commence mal comme réponse)

2. Comment les autres vous voient ? Komakino, Joy Division (dernier vers : How can I find the right way to control All the conflicts inside, all the problems beside,
As the questions arise, and the answers dont fit,
Into my way of things,
Into my way of things
.) C'est pas mal.

3.Quelle est l’histoire de votre vie ? Rowboat, Johnny Cash (derniers vers là aussi : Rowboat
Row me to the shore
She don't
Wanna be my friend no more
She dug a hole
In the bottom of my soul
She is all
And everything else is small) Tout cela est assez déprimant, mais il doit bien y avoir une raison. Mais c'est pas faux, on va pas dire le contraire.

4.Quelle chanson pour votre enterrement ? Got the Life, Korn. A la fois double : le titre parle de lui-même (!) et embarassement d'avoir du Korn sur mon ipod (je promets j'en ai pas beaucoup plus, mais j'ai été adolescent comme tout le monde)

5. Comment allez-vous de l’avant dans la vie ? I smell like trouble, Ike et Tina Turner. Le titre parle tout seul.

6. Comment être encore plus heureux ? Justify my Thug, Jay-Z

7. Quelle est la meilleure chose qui vous soit arrivée dans la vie ? The world is gray, Bang Gang (et non l'inverse). A croire qu'il ne m'est rien arrivé de bien dans la vie. (refrain : the world is gray, i'm all alone, mais chanson magnifique par ailleurs)

8.Pour décrire ce qui vous ravit ? Un homme extraordinaire, Les Innocents. Comme quoi vous voyez, je me ravis.

9. Votre boulot pour vous c’est… ? I believe in a thing called love, The Darkness. En ce moment c'est plutôt : i believe in a thing called box.

10. Que devriez-vous dire à votre boss ? Timeless, Guru/Herbie Hancock (Never underestimate the weight of the force)

11.Pour vous, l’amour c’est… Jimmy Mathis, Bubba Sparxx (...). J'aurais pas vu ça comme ça.

12.Pour vous, la sexualité ça doit être… ? A girl in port, Okkervil River. Mmh, la chair est triste.

13. Bloguer pour vous c’est… ? Down with the king, Run DMC
C'est exactement ça
Two years ago, a friend of mine
asked me to say some MC rhymes
so I said this rhyme I'm about to say
the rhyme was meeca, and it went this way
wrecka lecka mecca mic check on the windmill skills
Mac distracts, wearing Godfather hats
it's okay to parlay to fortee better
tell 'em my nigga made a sweater tougher than leather
swing another Rodney King thing in our right
but just like the white one I get no respect
money stay awake, 'cause them other niggas are fake
from Hollis to the Becon, now your dumb ass is leakin'
C.L. and Run DMC so rush it
big time way before Hammer got to touch it
remember the faces in all types of places
look Ma, no shoelaces
and I'm....

J'invite solennellement les membres du Fric Frac Club à faire de même, comme des moutons. Rien n'est obligatoire, mais ne pas se plier à l'exercice vous vaudra un blâme avant un arrêté d'expulsion.


L'énoncé est : mettre son ipod en position aléatoire et coller les treize chansons qui sortent du chapeau aux treize questions suivantes, sans tricher bien sur

20081027

Le Dahlia Noir



Du Dahlia Noir j’ai un souvenir ému, un de mes premiers frissons de lecture alors que je n’étais qu’un petit jeune encore largement influençable par le goût d’autres (et cette influence fut importante, pour ne pas dire décisive), que je commençais à chercher ce qui me faisait bander, me faisait relever la nuit ou ne pas éteindre la lumière. Je lus ce roman et j’étais bien trop jeune pour en saisir l’étouffante maestria, l’épaisseur, la dimension grandiose et proprement littéraire, le démontage des mécanismes de l’obsession. Aussi un roman noir avec enquêtes, flics, impasses, mené d’une main de maître, non seulement parce qu’Ellroy embrassait à pleine bouche à la fois l’histoire tragique, comme tant d’autres, de la starlette ratée Elizabeth Short, devenue malgré elle le fait divers le plus connu de son temps, mais l’histoire autrement plus banale, glauque et triste qui est la sienne ; celle d’une mère assassinée, devenue réservoir à obsession, transfigurée par son fils dans la figure du Dahlia et accèdera à l’immortalité grâce au roman qui envoya dans la galaxie du noir un direct dans la mâchoire, sans possibilité de ravalement.

Quand paraît le roman, James Ellroy n’est pas totalement un inconnu des lettres américaines. Il a pu se faire remarquer avec l’apparition de Lloyd Hopkins et jeter un pavé en créant le personnage de Dudley Smith dans Clandestin, sûrement un des romans les plus tragiques de son auteur dans une œuvre qui ne manque pas de larmes et de destins brisés. Du Dahlia Noir, qui inaugure ce qui deviendra le Quatuor de Los Angeles, Ellroy affirme qu’il s’agit là de sa dernière œuvre de jeunesse, et que sa suite dans le cycle, Le Grand Nulle Part, est sa première œuvre adulte. Œuvre de jeunesse, parce qu’une dernière fois il y aborde en filigrane le meurtre de sa mère avant d’y revenir, de manière directe cette fois-ci dans Ma Part d’ombre. Œuvre de jeunesse, peut-être, parce que là où il n’y a pas de réponse, Ellroy convoque la littérature et le grand guignol pour en trouver une satisfaisante, parce que malgré un substrat de réel, Ellroy vogue vers la fiction en trouvant un meurtrier à Elizabeth Short, en lui trouvant un repos, un mobile, une fin, et par là même à sa mère. Il n’y a aucun optimisme dans le roman. Cette fin qui lui est donnée est une résolution au sens premier du terme et il répond à la question simple de l’identité du meurtrier du Dahlia, meurtrier qui ne sera jamais puni, jamais inquiété, dont la révélation de l’identité appartient uniquement au narrateur, à celui qui va jusqu’au bout de son obsession pour démêler l’écheveau du crime atroce de ce mois de janvier 1947. Œuvre de jeunesse pour ce qui précède, parce que Ellroy, une dernière fois après Brown’s Requiem et Clandestin, met une part importante de lui-même dans son narrateur, Bucky Bleichert. Dans Brown’s Requiem c’était sa jeunesse qui était transposée dans le personnage de Fritz Brown : son amour immodéré du classique, son parcours de caddie pour richards de Beverly Hills, son amitié profonde pour Randy Rice à qui est dédié l’ouvrage (et que l’on retrouve dans le personnage de Walter si ma mémoire ne me trahit pas). Dans le Dahlia c’est véritablement le meurtre de sa mère qui sert de point focal et l’obsession de Bleichert et de son partenaire Blanchard, obsession encore plus viscérale autant que celle de Bucky peut être intellectualisée et intériorisée, obsession à résoudre ce meurtre d’une actrice minable, d’une starlette passable.

Mais revenons au début pour ceux qui n’auraient pas lu l’ouvrage, quelques présentations s’imposent. Le Dahlia Noir n’est pas l’histoire à proprement parler d’Elizabeth Short. C’est celle d’une amitié entre deux flics, anciens boxeurs amateurs, anciens combattants de la seconde guerre mondiale (on est en 1947), de leur rivalité où vient s’immiscer le cadavre d’Elizabeth Short. Buck Bleichert. Lee Blanchard.

Avant le Dahlia, il y a l’histoire de ces deux hommes et de l’équipe qu’ils en sont venus à former et c’est cette formidable première partie du roman, un long « prologue » de 150 pages, qui mène à cette réunion, scellée par un des matches de boxe les plus mémorables qui soit. M. Feu contre M. Glace.

Un matin du mois de janvier 1947 est retrouvé un cadavre de jeune femme dans un terrain vague, à quelque pas de la rue, cadavre découpé en deux au niveau de la taille, un rictus taillé au couteau sur un visage que l’on devinait autrefois enjôleur, des brûlures de cigarettes, un sein arraché. De cette image macabre naîtra l’obsession, la recherche d’une justification à ce crime mais aussi les ferments de dissolution de l’amitié Bleichert/Blanchard.

La part la plus conventionnelle du roman se situe sans aucun doute dans la manière dont est menée l’enquête, il y a toujours un aspect procédural auquel on n’échappe pas, mais Ellroy le sature d’éléments parasitaires, et nous donne une telle épaisseur psychologique à ses personnages, que cet aspect roboratif disparait. L’itinéraire de Betty Short y devient celui d’une gosse paumée, qui rêvait de devenir actrice, mythomane sans doute, enchaînant les figurations sans lendemain jusqu’à un bref passage dans le porno amateur de la plus basse qualité. Destin brisé, jeté là, d’une gamine qui paradoxalement atteint le stade de célébrité ultime. Je ne saurais en dévoiler plus de l’intrigue, qui, par son aspect parfois feuilletonnesque, s’agite de multiples rebondissements, de jeux de miroirs, de pouvoir, de confrontations toutes plus éprouvantes l’une que l’autre, comme celle de Madeleine Sprague, en qui Bleichert tente de faire revivre le Dahlia, tente de la posséder par le sexe à défaut de la venger en lui trouvant un meurtrier. Blanchard s’autodétruira dans cette menée en avant perpétuelle pour découvrir un assassin qui devient de plus en plus élusif à mesure que le temps passe et ce passage du temps tue tout espoir de calmer cette part inassouvie de l’être mise en branle par la découverte du cadavre qui devient le seul horizon des deux flics, jusqu’à les englober totalement. Bleichert est un trop beau Pyrrhus.

Je ne dévoile pas plus que les prémices, même si certains de mes jugements tendent à en dire plus que ce que je souhaiterais réellement. Le Dahlia est aussi mon obsession, relu quelques fois depuis la première, alors que j’étais trop jeune pour y comprendre quoique ce soit. J’étais plus fasciné par sa violence, qui n’est d’ailleurs que toute relative, même si à la fois présente dans ses plus atroces manifestations physiques, mais aussi couvée de manière perpétuelle. Je ne saisissais pas qu’Ellroy essayait de se débarrasser de sa mère avec ce roman, allait tenter de l’exorciser par le fait et y parvenir pour un temps au moins, jusqu’à la rédaction de Ma Part d’ombre, et jusqu’à la sortie du film de De Palma. Il fit la promotion du film, donnant ses dernières interviews ayant trait à l’assassinat du Dahlia et celui de sa mère. Il écrivit une préface à son roman, une préface vingt ans après. Une préface qui devait définitivement clore le sujet.

20081009

Sur la route en Mustang


Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Shakespeare. Hamlet.

Je n’ai pas peur de convoquer du grand guignol pour introduire. Ce qu’il y a de pourri c’est le cadavre de Jack, balancé en bas de pyjama au fond du coffre d’une Mustang par son amante qui immédiatement prend la fuite de la Nouvelle Orléans, bientôt en proie aux tortures de Katrina. Commence alors un grand voyage vers l’Ouest, vers l’océan, qui devrait la mener jusqu’à Seattle, pour rejoindre George, amant éconduit en reconquête, du moins elle l’espère de tout son cœur. Jack l’a fait souffrir, la baisait bien mais cet écrivain raté qui reluquait ses étudiantes la traitait comme une moins que rien, alors elle a fini par prendre les choses en main. Écriture tendue, faite de phrases courtes dont le sens se délite à mesure de la décomposition du corps de Jack, quand l’odeur de pourriture se fait obsédante, fragrance de la folie présumée de notre narratrice.

A l’origine, ce roman devait être celui de Jack, le roman d’un cadavre, mais J E Miller avoue lui-même que le point de vue de cette meurtrière aux prises avec ses contradictions serait bien plus fécond et stimulant. De fait, pénétrer la psyché de cette femme sans nom relève de l’épreuve de force, entre comédie burlesque avec une dose de cynisme extraordinaire, rappelant l’héritage des romans noirs hard boiled, de Crumley aussi peut être un peu, Crumley dont Miller fut l’élève à l’Université du Montana. Semble toujours subsister même dans la noirceur la plus âcre des âmes quelque but à atteindre avant qu’il ne s’évapore complètement dans un dernier souffle. Et puis une vitesse extrême de la narration, qui n’hésite pourtant pas à s’attarder sur certains détails mais fait fi de tout superflu, reste taillé dans une forme d’urgence qui exsude une fuite irrémédiable dans laquelle l’issue de ferme progressivement, se floute pour ne se réduire qu’à la fuite elle-même.

Cette odyssée inversée croise le chemin de quelques personnages comme autant d’épreuves préparatoires, transitoires pour notre narratrice qui prend conscience qu’elle perd progressivement la partie, que ce cadavre en décomposition dans son coffre, aux yeux picorés par une poule, recouvert d’insecticide et autres joyeusetés est son véritable Prince Charmant, que le conte de fée a viré aigre quelque part, qu’elle n’est peut être pas la jouvencelle en détresse qu’elle croyait pouvoir être. Elle croise le chemin d’une poule, retourne inconsciemment à la maison, chez ses parents et sa mère abhorrée, pour découvrir comme Dorothy que vraiment, there’s no place like home, mais ici pas de nostalgie d’une maison heureuse abandonnée au gré des tempêtes, la sentence est à prendre au sens le plus strict. Ce voyage en mustang est une échappée pur que rien ne saurait arrêter, qui ne peut s’arrêter, qui ne vire pas dans l’horreur pour autant.

Ce cadavre qui fermente c’est le cerveau de Dorothy (appelons-là Dorothy par esprit de convenance) qui bouillonne et se décompose à son tour sous la coupe de ses contradictions, de ses regrets, ses remords, son incapacité à admettre la faute, de ses illusions, de sa vie détraquée tout simplement, qui ne tourne plus bien sur son axe, mécanique grippée que la route avale au gré des bornes kilométriques.


Décomposition, J E Miller, Editions du Masque, trad. Claro, 2008

20081006

Miscellanées

Je tiens à devancer toute rumeur et annoncer ici que je ne suis pas non plus le père du futur enfant de Rachida Dati.

Cette tentative désespérée d'humour ne pouvait pas nous éloigner plus de ce qui fait habituellement le chemin quotidien de ce blog qui, une fois n'est pas coutume (expression qui commence à être trop usitée dans cette contrée, ainsi que ce qui suit), fonctionne au ralenti pour cause de reprise des activités, pour causes d'une lecture de Contre Jour, qui, s'il elle fut tout à fait jouissive, n'en fut pas moins prenante pour ne pas dire épuisante, mais on quitte le roman le sourire aux lèvres, comme une sorte de prémonition de sa future relecture mais aussi de l'exploration plus extensée (j'invente moi aussi, mes mots) de ce que Pynchon nous offre, et aura peut être à nous offrir si l'on en croit la rumeur qui voudrait qu'un nouveau roman sorte en Aout 2009... (le tout est abordé ici : http://community.livejournal.com/thomaspynchon). Nous prendrons bien entendu cela avec des pincettes, ne nous faisons pas l'avocat de vaines rumeurs et ne confortons pas une partie de la presse française qui croit en une "mode" Pynchon (enfin quand je dis une partie, c'est du Figaro qu'il s'agit, une partie restante de la presse ayant quand même aimé le roman bien que ne l'ayant pas lu, et une dernière enfin, ne l'a pas aimé, ne l'ayant pas lu non plus, formant un panel assez représentatif des opinions qui avaient pu se faire jour au moment de la sortie US du dit opus) et qui verrait dans cette parution une occasion pour l'auteur de surfer sur une vague de popularité sans précédent, ainsi qu'une occasion de n'avoir une fois de plus pas à se fouler car les sempiternels questionnements sur son identité seraient encore légion et auraient tout pour amuser le lecteur détaché des suppléments littéraires que je suis et qui pourrait presque déjà écrire le papier ultime sur ce roman non encore paru, non encore réellement confirmé (à moins que ?), qui n'est peut être qu'un fantasme de plus...

Il y a eu aussi quelques sorties littéraires, on a pu aller écouter Mathias Enard ainsi que Brian Evenson que l'on a revu ensuite au festival America, grande messe de la littérature américaine sur laquelle il y aurait énormément à dire (et en disant cela je ne dis rien), du bon, et du pas bon du tout. Un moment parmi d'autres : Mary Gaitskill qui affirme avec froideur, pendant un café des libraires et alors qu'on lui fait sa bio en quelques phrases et que l'on ose dire qu'elle est prof de creative writing, que ce terme est quand même "very old fashionned", hilarité discrète de Richard Ford pas loin qui s'étonne tout haut de cette remarque hautaine, perçue comme telle de la part d'un auteur qui manifestement n'avait pas envie d'être là, qui en profita tout de même pour lâcher quelques âneries sur la création littéraire pour se faire reprendre à demi-mots par un Richard Ford (encore lui) à l'ironie acerbée, qui certes ne toucha pas toute la salle tant le ton et le véritable contenu furent perdus à la traduction mais qui en tout cas provoquèrent l'hilarité de Richard Russo sis à quelques chaises de là...Le même évènement mais avec d'autres acteurs devait se répéter en fin de journée lorsque le plumitif Hubert Artus, remuant chroniqueur journalistique aux phrases toutes faites, aux calembours neo-grosses têtes, et par dessus le marché n'ayant pas lu les livres des écrivains qu'il avait la prétention de mettre à la question (mais ne nous moquons pas, il n'était pas le seul), se piquait de décrire l'oeuvre de Percival Everett qui, la fatigue devait jouer, mais l'idiotie des questions posées aussi et bien plus, affectait une aridité de regard et verbale pour enfin se moquer de son pauvre interrogateur...J'espère que ces "cafés des libraires", réalisés dans une salle des fêtes de la mairie de Vincennes (lustres, parquet qui grince, tables ronds façon cocktail sans les effeuilleuses malheureusement) et intégralement filmés, seront bientôt disponibles à la vision pour réaliser si je n'ai dit qu'un paquet de conneries et si ma vision déformante des choses n'était pas qu'un pur prétexte à quelques anecdotes qui n'avaient pour but que de remplir un espace laissé à l'abandon.

On a aussi vu J Eric Miller au Festival et deux jours avant, mais j'y reviendrais quand je parlerai de Décomposition dans quelques jours.

Lectures diverses et variées, universitaires, boîtes d'archives qui n'ont que peu d'importance ici, lectures transitoires, mineures avant de se remettre au gros oeuvre.

20080927

Je me permets de glisser quelques mots sur un grand acteur qui vient de mourir. Je ne parle que rarement de cinéma ici, et presque uniquement quand cela a un lien avec la littérature. C'est ici le cas. Au festival America à Vincennes avait lieu un débat ce samedi soir concernant les liens entre la littérature et le cinéma, plus largement l'écriture scénaristique. Un des intervenants était Richard Russo qui avait eu l'occasion de travailler avec lui à plusieurs reprises, pour le cinéma et la télévision et était devenu son ami. J'appris la nouvelle de sa bouche et ne pus m'empêcher de penser au film dont vous voyez l'affiche. Parce que c'est un des plus beaux films que je connaisse. Et parce que Paul Newman.

20080925

Un membre vaut mieux que deux (I)


En cette fin de rentrée littéraire sort La Confrérie des mutilés de Brian Evenson dernière parution de l’année pour la toujours excellente collection Lot 49. De l’aveu même de Claro, co-directeur de la collection et traducteur d’Evenson (mais pas celui-là qui est lui traduit par Françoise Smith), le roman est en lui-même une aventure éditoriale : comprenant deux parties, la première avait fait l’objet d’une publication limitée, la seconde étant encore inédite à ce jour en anglais. C’est donc là à un nouveau roman que nous avons à faire. Je dis d’ailleurs cela sans en connaître toutes les implications car je ne viens que d’en terminer la première partie et ne sais pas encore très bien ce que me réserve la suite. Mais l’idiosyncrasie de cette publication ainsi qu’une envie de ne pas perdre immédiatement le fil, quitte à devoir me contredire plus tard, me conduisent à évoquer déjà la première partie du roman, à peu près la moitié de la pagination totale.

L’histoire parait on ne peut plus limpide même si certains relents pour le moins baroques peuvent se faire ressentir : un détective privé, Kline, se fait trancher la main au hachoir par un criminel avant de l’abattre d’une balle dans l’œil et ensuite de cautériser sa plaie lui-même sur une plaque électrique (à moins que ce ne soit au gaz. En convalescence il est contacté par une mystérieuse confrérie de mutilés, dotée d’un système hiérarchique strict établi en fonction du nombre de membres mutilés de chacun de ses membres (oui ça fait beaucoup de fois le même mot dans la même phrase). Par exemple, avec sa main tranchée, Kline est un Un et ainsi de suite. Il est contacté donc pour résoudre un meurtre qui aurait eu lieu au sein de cette confrérie secrète.
Il y a là tous les attributs traditionnels d’un roman noir. Evenson agrée d’ailleurs qu’il s’agit en grande partie d’un exercice de style, quoique cela n’ôte en rien la valeur de ce qui y est dit ni de ce qui s’y passe. Certes. Très rapidement voilà Kline plongé à l’insu de son plein gré (du moins le croit-il) dans une enquête qu’il a les plus grandes difficultés à mener et au fil du texte tous les attributs du roman noir commencent à être amputés du texte, un texte auquel finalement toute sorte de finalité, donc de sens (aussi apparent fut-il) est ôtée.
Evenson utilise très souvent le gore dans cette première partie, ajoutée aux diverses amputations, les litres de sang et les membres qui trainent un peu partout sont avant tout le symbole du savoir et de sa constante recherche ; c’est en ayant perdu un membre que Kline est devenu un initié, c’est en essayant de mener à terme son enquête, ou plutôt d’essayer de faire sens dans le sac de nœud qu’est devenu l’affaire dont il devait se charger, qu’il va perdre des orteils. Toute connaissance a un prix, exige un sacrifice, quel qu’il soit ; ici le sacrifice de la chair pour le repos de la conscience dans la découverte (là aussi, si improbable et absurde soit-elle) de la vérité. La coupure entre les deux parties est bien entendu autant valable d’un point de vue purement narratif, dans la mesure ou une différence se fait sentir dans le traitement des deux membres du même ouvrage, que d’un point de vue symbolique dans la mesure ou l’écheveau commence à être exploré mais réserve encore bien des surprises, des retournements, quelques effets de manche saisissants dont Evenson à le secret.

A suivre…

20080908

ZONE

Cela fait déjà quelques jours que je me creuse la tête pour essayer de dire quelque chose d’intelligent sur Zone de Mathias Enard, qui ne soit pas à la fois un tissu d’inepties et de lieux communs mais qui soit au moins intéressant et pourquoi pas sensé, voir sensible. Je n’arrive pas à trouver de forme. L’écriture automatique ne m’a jamais véritablement réussi (comme l’utilisation répétée et constante des adverbes). Finalement il y a en réalité assez peu de choses à dire une fois que le point final (et peut être devrais-je mettre une majuscule) est posé, à la fin de la page, à la fin d’une phrase qui par sa simplicité est désarmante (autrement plus que la fin à mon avis ratée du dernier roman de Jauffret, qui n’en demeure pas moins un bon roman) impose un silence qui obstrue un torrent (presque) ininterrompu pendant cinq cent (très) courtes pages. Un silence qui s'impose quelques instants avant qu'un retour ne s'impose de lui-même.
Un homme donc, dont l’identité et les motivations nous sont révélées par touches, va de Milan à Rome en train une nuit, livrer au Vatican une mallette emplie de loucheries.
Le débit étrange auquel le lecteur est confronté le lecteur est fascinant parce qu’il oblige non seulement à trouver un souffle à donner à la lecture mais est constamment remis en cause, créant des effets d’hypallage sophistiqués (j’aurais du les noter, le vide d’exemple oblige à croire ce que je crois avoir bien lu), une syncope mentale terriblement prenante qui entraine le lecteur dans un vortex duquel il est difficile de s’échapper. (Lieu commun n°1). Le débit est celui d’un homme en pleine lucidité, qui ne bégaye pas mais dont le taux d’alcoolémie a depuis longtemps dépassé les limites légales. Je ne dis pas qu’il s’agit des élucubrations de quelque alcoolique mais que l’écriture halluciné retranscrit, je le crois, un effet d’enivrement et de transparence face à une parole qui n’a plus besoin de s’arrêter ni de trouver sa justification autrement que dans son prolongement infini, ni de s’arrêter pour reprendre son souffle, ou alors si peu. Enard, je le crois aussi, nous apprend à lire différemment .En abolissant ou redéfinissant les termes de la ponctuation (et autrement que ce que Moix a pu faire dans son dernier roman, s’il vous plait quand même) nous embarque avec son narrateur trouble pour ne nous lâcher qu’avec une bouffée finale de cigarette.

(…) mais au lieu de la danse du souvenir il s’agit de la danse de l’oubli que seule permet la mémoire étatique, qui juge où il est bon de se souvenir et où il vaut mieux mettre un parking, bien plus utile à une vie européenne que les souvenirs encombrants de gens qui seraient morts, de toute façon, morts aujourd’hui de vieillesse, grabataires aliénés ou malades, leurs enfants, leurs petits-enfants sont heureux ils ont des motocyclettes des tramways des pistes cyclables, des plages ou parquer les touristes, ce n&e sont pas quelques milliers de balles franquistes qui vont changer les choses, on ne peut pas vivre en pleurnichant sur des cadavres, c’est le mouvement de l’univers je pensais aux immeubles bon marché qui encombrent aujourd’hui l’ancien camp de Bolzano, on n’y bat pas plus sa femme qu’ailleurs, je suppose, les fantômes n’existent malheureusement pas, ils ne viennent pas tarabuster les locataires des HLM de Drancy, les nouveaux habitants de ghettos vidés de leurs juifs ou les touristes qui visent Troie, ils n’entendent plus les pleurs des enfants brûlés dans les ruines de la ville (…) (p. 239)

Ce narrateur justement, homme de l’ombre du boulevard Mortier, traqueur d’autres ombres, plus sombres que lui-même, ou alors non, traquant ses semblables, nous rhapsode son parcours dans la Zone, théâtre des opérations, historique et géographie, rendant son épaisseur à l’Europe et au Moyen Orient, jonchés de cadavres oubliés au fil du temps, au fil d’une amnésie inconséquente. Les pages qu’écrit Enard sur la Bosnie sont les plus belles et les plus dures du roman, on y sent le grand écrivain, car on le sent transpercé comme par une lance par ce qu’il écrit, on y sent toute l’urgence de la douleur, une force d’évocation accentuée encore plus par son assimilation unique et quasi inédite de l’épopée homérique ; les Dieux disputent aux hommes leur violence, leur cruauté. La force du récit tient aussi précisément à cette évocation supra-textuelle qui redéfinit les contours d’une Histoire faite de guerre et d’actes de cruauté, seule identité qui reste d’une Europe qui aujourd’hui ne serait peut être plus qu’à ranger au rang de vieilleries d’antan que l’on cire tous les ans pour se donner bonne conscience avant d’aller enfin les brader à la brocante du coin, lassé de les voir se déliter par le passage du temps qui s’y affiche inexorablement.

(…) moi j’avais mes premiers cauchemars, j’entendais des obus toute la nuit, je revoyais à l’infini le soldat serbe exploser au haut de la tourelle du T55, si précisément que j’aurais pu dessiner son visage fixe, paralysé de terreur devant la roquette qui filait vers lui pour le propulser dans la mort, toutes les figures se superposent à présent, les terrifiés, les décapités les brulés les percés de balles rongés par les chiens ou les renards les amputés les disloqués les tranquilles les torturés les pendus les gazés les miens et ceux des autres photographies et les souvenirs des têtes sans corps les bras sans corps les yeux disparus ils ont tous les même traits, c’est une humanité entière une icône la même face la même sensation de pression sur les tympans le même long tunnel où l’on ne respire pas, un train infini une logue marche de coupables de victimes de terreur et de vengeance, une immense fresque dans l’église de personne (…) (p.388)

Le sens même de la justice et de la rédemption ne sauraient guère plus exister. L’homme qui apporte les secrets de la Zone au Vatican ne saurait être lui-même l’instrument d’une salvation. Il est lui-même partie intégrante des secrets qu’il veut livrer, il est lui-même prisonnier des errances historiques de la Zone, il a fait couler le sang, il a eu le malheur de s’engager, sans regrets aucun car il sait que l’Histoire ne pardonne pas. Que reste-t-il à part se confesser finalement ? Y a-t-il seulement faute, y a-t-il péché ?

Restent l’alcool, l’hébétude de la compagnie des femmes, la littérature pour échapper à l’immanence totale de l’Histoire. Peut-être.
Les spectres de Joyce, Lowry, Burroughs sont aussi invoqués dans la grand messe de ce fil d’Ariane ténu qui nous mène de Milan à Rome, des hommes qui ont touché la mort, qui l’ont parfois donné, qui sont, d’une manière ou d’une autre, des monstres, car remarquables, car condamnables peut être. Ce que le narrateur de Zone essaie peut-être en ramenant à la vie ces figures mythiques, en prenant la parole pour se faire vivre, c’est de faire œuvre, une œuvre éphémère, qui ne saurait résister à sa presque disparition vibratoire, le temps d’un simple trajet en train, le temps d’une histoire mise à nu et d’une mise à nu de l’Histoire, de ce corps aux bleus écarlates et aux plaies purulentes.

Je n’atterris pas de mon enthousiasme initial, il y aurait encore tellement de choses à dire, surement plus fines et plus pertinentes que des impressions éparses de lecture, mais il s’agit d’un roman qui semble avant tout fait pour la relecture, pour le temps de la relecture, afin que son épaisseur prenne un réel corps, pour rendre justice aux centaines de détails sur lesquels on aurait aimé s’attarder sur des images qu’on aurait voulu creuser, des épisodes revivre.
Un autre jour, une autre heure.

20080817

Pynch me

Je m’attelle à ce papier pour la deuxième fois en une semaine à peine après être rentré d’une escapade estivale qui bien que courte fut rafraichissante. Une deuxième fois parce qu’en rentrant et rebranchant mon ordinateur portable, je ne pus que constater son décès irrémédiable, et ma stupidité à n’avoir pas fait de sauvegarde, sur un support externe, de mes projets en cours, qui bien que n’étant pas nombreux, étaient pour certains en bonne voie d’avancement, ne serait-e que pour leur direction et certaines formules dont j’étais heureux. L’ironie du sort est que le papier avec lequel je voulais reprendre mes activités était consacré à mon incapacité à écrire et encore plus à me résoudre à me lancer dans Pynchon, alors que son dernier roman, dont la publication en français est imminente, m’avait jusque là échappé.
Ce n’est qu’en commençant ce blog et en découvrant des lecteurs qui allaient devenir mes camarades du Fric Frac Club que j’ai commencé à prendre la mesure de Thomas Pynchon, dont je n’avais auparavant qu’une image floue, distante, flottante, une idée peu assurée de ce qu’il aurait à m’offrir en tant que lecteur. Les choses commençaient à devenir plus précises à mesure que je lisais les papiers consacrés à Against the Day (futur Face au jour puis Contre-Jour) que de très bons lecteurs mettaient à disposition sur la toile. La parution de l’opuscule de Claro aux éditions Miniatures (Vers la grâce) consacré à la traduction de ce dernier ouvrage fut une sorte de déclic et lors d’une soirée du mois d’octobre dernier, l’idée de prendre à rebours l’idée de Claro, c'est-à-dire de relater mon incapacité à lire ce Pynchon, alors même que quelques mois auparavant je me l’étais procuré lors d’une expédition en librairie et qu’il était soigneusement disposé sur la pile de lecture et qu’il n’a pas bougé. Ou presque. Je fis part de ce projet à Antonio W. saint patron des miniatures, mais je dus me résoudre quelques semaines plus tard, alors que seulement quelques phrases poussives s’étaient accumulées de manière bien maladroite sur un fichier Word maintenant perdu, à laisser dans les limbes informatiques un projet qui décidément devait me résister jusqu’à maintenant. Je commençais entre temps, et j’achevai la lecture de Crying of the Lot 49, roman le plus court de Thomas Pynchon, dont l’écriture autant que le sujet m’avait profondément déconcerté à tel point que je serais bien en peine même d’en esquisser quelques lignes ici même sans en avoir repris la lecture, qui gageons-le ne tardera pas. Mais ce que m’a appris ce blog c’est qu’en aucun cas je ne sais me tenir à un programme de lecture, étant trop paresseux pour cela, et aussi surement pas assez bon pour parler de tout ce que je lis ; l’envie de le faire entrant certainement en compte.
Une centaine de pages d’Against the Day en décembre 2007 si je me souviens bien, entreprises un samedi après midi pluvieux, alors que je cherchais à échapper à un stage qui me rongeait corps et âme, à Nimier aussi dont la présence se faisait insistante au moment où je devais commencer à réfléchir à quelles directions allaient pouvoir prendre mon maigre travail universitaire, aujourd’hui achevé, mais qui mérite de nombreuses corrections, dont je ne suis pas entièrement fier, mais qui émergera un jour ou l’autre, si tant est que je me donne la peine de le faire vivre. Mais revenons à notre sujet avant d’entrer dans un éparpillement qui lui serait fatal, une fois de plus.
La lecture du dixième du roman ne devait pas se poursuivre plus longuement que ce samedi pluvieux, les contingences quotidiennes m’empêchant bien malgré moi de me consacrer à une tâche de cette ampleur.
Ce n’est qu’en avril de cette année que les choses évoluèrent quelque peu, dans la bonne direction. Lors d’un voyage à New York, j’achetai Gravity’s Rainbow en édition Penguin Deluxe, et je le commençai un après midi ensoleillé cette fois-ci, allongé sur une des grandes pelouses de Central Park. Quel snob je fais. Peut être que finalement l’aura de la grande Pomme, ville de résidence, jusqu’à preuve du contraire (et qui pourrait amener cette preuve ?), du Pynch a été décisive à bien des égards à ma conversion. Allongé sur le gazon, je découvris, cigarette au bec, un Londres ravagé par le Blitz, une assemblée de soldats iconoclastes, dont un aimait les bananes, une organisation secrètes, l’équation de poisson, des érections qui étaient peut-être plus qu’un afflux sanguin….Le volume a fini par rendre l’âme quand je suis rentré à Paris, les deux-cent dernières pages s’étant détachées, et cela a eu raison de mon endurance de lecteur. Ces pages détachées traînent depuis sur ma table de nuit, à l’abandon, recouvertes de poussière, symbole de mon incapacité à faire face, une fois de plus, à Pynchon. J’entrepris pour autant la lecture entre temps de Slow Learner, et fut plus touché par la préface de Pynchon, touchante de sincérité et de facétie, nous enjoignant, nous lecteurs, à ne pas prêter attention aux nouvelles qui suivent tant elles n’en valent pas la peine.
Cette lecture inachevée de GR entraîna aussi quelques dommages collatéraux, notamment l’arrêt brutal de ma lecture de l’Ulysse de Joyce, que j’avais bien entamé en arrivant à New York et que je n’ai pas repris depuis. Il faudra recommencer à zéro, mais le plaisir que j’avais éprouvé à cette première esquisse de lecture m’indique que cela ne sera en aucun cas une épreuve de reprendre à zéro le chemin de Léopold Bloom.
De Pynchon, je n’ai à présent qu’une image parcellaire, inculte presque, où se mélangent français et anglais, une incapacité presque totale à décrire cette prose si étrange, alchimie transgressive qui eut le grand mérite de tester mes limites de lecteur en anglais, les repoussant un peu plus loin, découvrant de nouveaux horizons impalpables certes.
Mais je savais que Contre-Jour allait paraître en français et que la traduction serait à la hauteur. Je savais qu’il ne fallait pas se presser, mais Pynchon cristallisait, et cristallise une envie de lecture qui ne trouve pas l’assouvissement, l’envie de lire tout, tout de suite, de laisser tout le reste de côté. L’envie d’en savoir autant que les autres, de découvrir par soi-même ce qui est déjà connu par certains depuis de nombreuses années. Ces lectures furent l’image d’une temporalité qui échappe irrémédiablement, peu importe les efforts fournis, la paresse remise de côté. L’acharnement de la vitesse saborde toute expérience de lecture. Je ne parle pas ici de la vitesse à lire un livre, mais celle qui fait que nous ne voyons pas, ou plus, ce qui fait de la lecture un plaisir, quand celle-ci devient un perpétuel regard dans le rétroviseur, vers des poursuivants invisibles.
Je n’aurais surement pas le courage de lire ce que j’avais prévu de lire cette année, ce que j’avais envie de lire cette année, Pynchon et les autres. Mais je sais qu’ils seront toujours dans un coin de ma bibliothèque, ou qu’ils sont quelques lettres gribouillées dans un carnet, attendant d’être déchiffrées. Je ne commence qu’à réaliser que j’ai tout mon temps.

On reprend les activités livresques très bientôt au même endroit.

20080707

Esquif


Une fine couche de neige venant se mêler au sable beige épousant ses aspérités, ses affleurements. Les flocons à présent transformés en bruine me fouettent le visage. Je regarde quelques vagues se former et je me rassois sur mon banc, trempé, comme engourdi par le froid. Je ne peux que regarder au loin les frêles esquifs qui se battent contre le temps, qui essaient de revenir au port sans subir plus de dégâts. L’averse se fait plus menaçante, de grosses goutes viennent à frappes répétées heurter mon visage à découvert, torrent de larmes que je n’ai jamais pu verser.
Les vagues heurtaient à présent la grève, inondant l’endroit où j’avais passé une partie de l’après midi. Je restai, seul, encore, esseulé par l’écume, par la force élémentale qui ne manquait pas de me rappeler ce que je venais de vivre. Je savais que je ne pourrais y survivre, que je devais me plier au nouvel état de fait, que ma chair et mes os ne valaient plus grand-chose. J’entendais le vrombissement sonore d’une voiture luttant contre la pluie derrière moi, plein phares, ses essuie glaces dans un mouvement de va et vient qui essayait de chasser le trop plein d’amertume de cette route balnéaire abandonnée à la fin du monde.
Je me sentais comme un de ces héros de Friedrich, en proie à la nature, inconsolable, étonné et abasourdi de sa puissance irréconciliable avec le sentiment que j’avais de ma propre fin. Je ne savais si ces hautes déferlantes seraient la dernière chose que je verrais. Je le souhaitais en tout cas. Tout l’éclat du monde était contenu dans ces coups de butoir répétés à l’envie. Je me sentais en confiance. Déçu par cette finitude qui s’annonçait quand le soleil reprendrait ses droits. Quand le vent aurait cessé sa froide majesté. Quand la marée aurait reflué. Quand tout cela cesserait.

20080627

Excitation

Au risque de te bassiner, cher lecteur, je ne peux pas m'empêcher de partager avec toi l'anticipation féroce que j'ai de la rentrée littéraire, et de ce qui en sera sans aucun doute son ouvrage emblématique Le Marché des amants, de Christine Angot. Retranscrire mon excitation à la pensée de la défloraison des premières pages de futur chef d'œuvre serait peine perdue. aussi me fais-je le meilleur relais en vous proposant la quatrième de couverture, annotée par mes soins, et qui peut être trouvée, sans ajouts, et sans second degré, sur le site des éditions du Seuil.

Le Marché des amants est un roman sur les frontières de l’amour.
[ Fichtre, je croyais que l'amour était universel et qu'il justement traversait les frontières, vous savez, comme quand un marin part en voyage et laisse sa bien aimée à quai ]

Cela se passe à Paris, de nos jours, dans une société qui se transforme.
[Oui c'est sur ça se transforme, on sait pas trop en quoi, si c'est bien si c'est mal, mais déjà il y a du mouvement j'aime bien ; on sent qu'on va avoir droit à un état des lieux général et la je salive car je pressens des sommets de profondeur] Des mondes se croisent, s’affrontent, se mélangent. Les vieux territoires s’aboliront peut-être, mais il y a encore des murs. [ Bon en fait, c'est Roméo et Juliette si j'ai bien compris ; c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures sauces (et ce n'est en aucun cas une métaphore pour désigner l'auteur du roman)]

Une femme blanche rencontre un homme métis, Bruno. Ils n’ont a priori rien à faire ensemble.
[ Plein de choses dans ces deux petites phrases : déjà, c'est sur que Bruno, c'est plus stylé que Doc ou que Doc Gynéco, ça fait romantique, ça fait moins people, plus intimiste, on sent tout de suite que c'est tout à fait désintéressé comme récit, et qu'en fait on a affaire à deux personnes normales ; deuxième chose : que de tabous mis à la mer : un métis et une blanche ! Pourquoi n'auraient-ils rien à faire ensemble. Là je ne comprends pas. Soit on explique que c'est Christine et Doc et là on comprends qu'ils évoluent dans deux mondes différents, mais qu'ils côtoient tous deux les abysses de la pensée ; mais les définir par leur couleur de peau pour en universaliser le propos tout en faisant survivre des clichés ghéttoïstes, là, j'ai du mal à suivre ; mais le meilleur est à venir je le sens].Mais leur histoire d’amour déjoue les prévisions. [Ben oui on s’en doute, sinon il n’y aurait pas d’histoire, et aucun intérêt à lire le livre] Il y a aussi Marc avec qui tout serait sans doute plus simple, plus « normal ». Mais l’autre monde s’est ouvert. [Mais c’est qui ce Marc ? Là ça devient compliqué, ça implique une tension si je comprends bien, y va y avoir de la baston avec Doc ??? Et c’est quoi cet autre monde : celui de la Sarkozye dans lequel Doc se complait depuis quelques temps ? Celui de la bêtise dans lequel il se complait depuis quelque temps ? Celui de la molesse qui est une marque de fabrique et qui ferait du bien aux nerfs de Christine qui ont assez souvent tendance à lâcher en public, pour le plus grand plaisir des adorateurs du cirque ?]

Dans une scène emblématique du livre, la narratrice monte sur le scooter de Bruno [ ! !!!!!! Mais à Paris c’est hyper dangereux, faut pas Christine tu pourrais tomber et te faire mal, ha mince la phrase est pas terminée], le couple file vers le dix-huitième arrondissement, à la porte de La Chapelle. [On sent le danger tout de suite, on a l’impression qu’il va se passer quelque chose d’important, peut être que Christine va réaliser en fait que le 18e arrondissement ne correspond pas aux représentations crypto-bobos…] Il fait nuit. Il fait froid. [Y a une figure de style, là, mais je me rappelle plus le nom ; par ailleurs, très beau plantage de décor qui va sûrement servir de passerelle pour une situation rocambolesque dont Christine à le secret : son ventre va gargouiller et elle va avoir envie d’aller dans une sanisette, mais comme on est dans le 18e, soit il n’y en a plus car elles ont été vandalisées, soit elles sont trop sales et on risque de choper une maladie vénérienne. Suspens donc.] Pour elle, c’est un lieu qui n’est pas familier, qui fait peur, mais lui rappelle son enfance. On devine les trafics, tout un manège nocturne avec ses codes et ses désarrois. C’est de là que vient Bruno. La tour Samsung, le périphérique, le parking où il jouait au foot. Tout pourrait sembler proche, quelques stations de métro : les frontières n’en sont pas moins ancrées dans les esprits. C’est le nouveau territoire de l’amour. [J’ai laissé la fin se dérouler sans interférer pour que vous saisissiez la pleine mesure de l’histoire qui allait nous être contée. C’est un récit qui va changer notre vision du monde, nous qui ne sommes jamais sorti du 5e et 6e arrondissement. Ce sera mieux qu’à la télé car vrai cette fois-ci. Ce sera une romance du XXIe siècle, avec de la drogue, des préjugés, et des larmes. On ne voudra pas que ça finisse]

On n’aurait même pas voulu que ça commence.

Je signale à toutes fins utiles aux fans de Christine qui pourraient passer par ici grâce à la merveilleuse technologie Google, qu’il s’agit d’un texte à visée humoristique, voire satirique, bien que je le concède, il ne puisse pas vous faire rire, et ne soit pas très élaboré. Je n’ai en aucun cas encore lu le roman, et je ne me serais pas permis, dans le cas contraire, de le dévoiler avant sa sortie officielle, par respect pour ceux qui attendent, comme moi, dans le doute, en se rongeant les ongles, et en relisant Pourquoi le Brésil ?

20080623

Sicko

Je venais d’apprendre qu’il ne me restait que quelques semaines à vivre, trois mois tout au plus. J’avais attendu la nouvelle avec impatience, cherchant depuis quelque temps, avec fébrilité, l’occasion pour renflouer mon désespoir chronique, lui asséner un réalisme qui lui manquait peut être, libérateur, sans aucun doute, même s’il devait se terminer, pour mes proches, par quelque tragique de situation. Je préparai ma disparition avec minutie, me délestant de l’inutile et du superflu. Je ne changeai pourtant aucune de mes habitudes ; ma maladie soudaine rendait mes manies supportables à mon entourage. Eux aussi étaient soulagés de me voir partir, non pas que j’étais un mauvais bougre, bien plus un poids en moins dans leur morne quotidien. Je ne me considérai pourtant pas comme le centre d’une quelconque attention, mais l’imminence de la mort arrondit les angles, comme la vieillesse, la sénilité, que je ne connaitrai jamais. Heureux les imbéciles qui n’atteignent pas l’instant où le qualificatif servant à les désigner est celui de sénior. Je m’en irai discrètement, évitant un ultime dérangement.
Le lendemain de la nouvelle, je me mis à écrire une dizaine de lettres saugrenues. Elles racontaient la vérité sur ce que je savais de mes destinataires. Elles n’étaient pas toujours désagréables, et le fait que ce mal dont j’étais atteint rongeait mon cerveau me fournirait une excuse des plus commodes. Prenant appui sur mon expérience désagréable des rapports sociaux, des rapports de subordination que j’entretenais avec la plupart de mes congénères, je sortis ainsi de ma position de réserve et d’infériorité pour affirmer une singularité morale qui n’aurait d’égale que la munificence de mon pardon final envers des pauvres fous qui ne méritaient pas plus que moi de continuer à vivre, à coloniser un espace de plus en plus restreint. Je ne verrais pas la fin de la planète, je ne connaîtrais probablement pas de nouvelle guerre globale, bien que ses avatars étaient visibles, partout, sur tous les supports à cristaux liquides que tout homme moderne doit endurer à longueur de journée, oubliant le contact soyeux d’une frêle page de papier, les doigts tachés d’encre.
Je ne pensais pas à l’après, à l’au-delà. L’au-delà de QUOI ? Qu’y avait –il avant qui eut mérité d’avoir un début d’épilogue ? Le contentement n’est pas de ce monde.
Je disposerai ces lettres sur mon bureau, de manière à ce qu’elles le recouvrent entièrement. J’ouvrirai alors le tiroir du bas, prendrai mon révolver et me ferais sauteur cette cervelle qui ne demandait qu’à mourir, qui me trahissait déjà, qui se rebellera peut être au moment de passer à l’acte, préférant terminer ses jours paisiblement entourée d’amour et de commisération pour son sort peu enviable. Qui sait ce qui peut arriver

Goldfish

Je ne sais plus ce qu’il faut penser ; le jour où mon poisson rouge est mort je suis resté prostré devant l’aquarium, sale, le dit poisson sur le ventre, aucune bulle ne sortant de sa ravissante bouche ourlée elle aussi d’écailles, bien que je n’en sois pas sur. Les algues avaient commencé à envahir les parois du bocal de verre si bien qu’on ne pouvait y distinguer les prédateurs qui pouvaient se nicher dans les amas de gravier qui tapissaient le fond, parfaitement réels et non artificiels comme était devenue la mode. Je m’étais habitué à sa présence giratoire, à son peu d’exigence en matière littéraire et musicale. Sa frugalité m’intriguait elle aussi et je ne savais y répondre. Je me posais certaines questions dont j’étais sur d’avoir la réponse, fût-ce après un moment de réflexion intense, mon front couvert de gouttelettes de sueur, ma lippe étriquée, les yeux à demi plissés afin de resserrer mon champ de vision, concentré sur cette tache rouge qui faisait des ronds. Je ne pouvais m’imaginer que ces frêles instants méditatifs allaient prendre fin. Je ne pouvais réaliser à quel point ce petit animal, pourtant si commun, écailles, nageoires caudales et dorsales, yeux noirs, pas de paupières, allait influer sur le cours de mon isolement choisi.
Le corps misérable se décomposait alors, gris pâle, putride, l’eau verdâtre captant toute odeur de morgue. De minces filaments s’échappaient à présent du cadavre renversé et je ne m’alimentais plus depuis plus d’une semaine déjà. La simple vue de l’eau me dégoutait à jamais de l’idée de vie, je ne l’expliquais pas ; personne ne venait me le demander. Je serais sûrement un de ces fous que l’on internerait, où un de ces cadavres que l’on exhumerait quelques semaines après ma mort, après l’aboiement d’un chien, un propriétaire furieux de n’avoir pu percevoir son loyer à temps. Aux informations télévisées l’on découvrirait alors une petite mansarde comme il en existe tant, pans muraux de livres et de dictionnaires, quelques lignes interrompues au milieu d’un mot, au moment où je découvrais la mort du dernier être sur lequel j’avais porté mon amour et mon attention. Immobile dans une couverture, une odeur pestilentielle et quelques mouches flotteraient dans le peu de mètre carrés. Ma tête serait inclinée en avant, les lèvres closes. Je n’avais rien voulu dire au moment où je me suis senti partir. Je n’avais rien voulu dire.

20080614

Rockets falling on my head


Bananes, singes, ballons dirigeables, tartes à la crême, sado-masochisme, coprophagie, uniformes de cuir, snuff movies, nazis, russes, des singes encore, des érections, beaucoup d'érerctions, du Verbe torsadé, des histoires dérangées, intermèdes saturés incisant au plus profond d'une trame dont on ne cherche pas l'issue qu'on laisse pénétrer au plus profond de soi, là où on essaie de trouver le sens.
Un casino, un poulpe géant, le Blitz, la guerre, l'Allemagne, un bateau, on rit un peu beaucoup quand des singes vomissent d'une cuite à la vodka, on massicote les phrases dans sa tête, on recolle un bout par ci par là. Des équation,s des coefficients de pénétration dans l'air, de la physique, de la chimie, des mathématiques, trajectoires, paraboles, errances dans une Europe qui défaille, vortex de rencontre et d'existences improbables.
Une histoire dans l'Histoire ? Des histoires pour l'Histoire? La folie à l'âge de la Bombe, des ersatz, des espions en veux-tu en voilà, des enfants, des femmes doubles et triples, des hommes doutent, ne savent plus, ne veulent plus savoir, obsédés, un homme qui a des érections aux lancements de roquettes. Des roquettes, roquettes : V2, A4, V1, Von Braun et consort, Slothrop en goguette, qui parcourt les landes dévastés une poche de H dans son sac, se défonce, affabule, hallucine, on se demande si ce qu'on lit est bien ce qu'on lit. Que se passe-t-il ? Trajectoires de lecture court-cicuitées, constamment, férocement, renseignements, informations sans valeur apparente, et puis ce Verbe qui se torse encore e toujours, qui rend fou, qui enivre, qui est beau, simplement.
Je n'en suis qu'à mon entrée dans Pynchon, passé Lot 49, Slow Learner, quelques pages glanées d'Against the Day, de Vineland, le reste, et ça encore à creuser. L'arc en ciel n'en a pas encore fini avec moi, pour cette première présence/incarnation dans ma pauvre cervelle de scripteur, lécheur, branleur. Si c'est ça le Pynch, j'ai pas envie de terminer, ou alors de lire encore et encore, de m'ébouillanter. Deux cent pages avant de refermer ce chapitre, la suite qui attend sur le bureau, d'autres qui pressent le pas, le futur de 2666 qui me guette, le Tunnel qui veut m'engloutir depuis trop longtemps pour que je ne cède à son appel irrépressible, et puis les moines soldats dont l'oraison m'a profondément dérangé, moi le petit caretésien de boulevard, qui tremble en lisant Bassmann. Mais la suite bientôt. Une journée de lecture ou deux pour le Pynch, on soigne les coups de soleil, et on replonge.
Et puis tout ce qui s'annonce pour la rentrée...By Jove...

20080605

Snuff (II)

Autant le dire d’emblée, Snuff est assez décevant. Notamment parce que Palahniuk avait réussi à me faire espérer le mieux avec son précédent roman, Rant. Pourtant, tout semblait prometteur : une ancienne star du porno essaie de se refaire une santé médiatique en essayant de battre le record du nombre de partenaires sexuels en un seul film. Un gang-bang avec 600 volontaires. L’histoire nous est dévoilée par quatre lorgnettes : le n°600, ancien acteur porno sur le retour, le N°137, acteur de série télé sur le déclin en plein scandale sexuel, le n°72 jeune homme qui croit être le fils abandonnée de la dite pornstar et enfin Sheila, son assistante

Comme d’habitude chez Palahniuk, on s’amuse beaucoup, on rit énormément, surtout au début. Ensuite, ça se gâte. Une fois les quatre personnages présentés, l’action progresse à pas d’escargots, le dispositif narratif de prise de parole trouve rapidement ses limites. Étonnamment, là où on s’attendait à du trash, on a presque l’impression qu’il s’agit purement et simplement d’un recyclage d’idées prises ailleurs, ou même chez lui, ce qui n’est pas forcément plus rassurant. Le porno n’est qu’un vague sujet parmi d’autre, engoncé dans la logorrhée des personnages, qui devient vite insupportable. On a peine à s’intéresser à quoique ce soit, les retournements de situation chers à l’auteur sont tout ce qu’il y a de prévisible, car vus dans n’importe quel soap. Peut-être suis-je devenu un lecteur blasé après tout, qui ne réagit plus comme avant aux pires outrages mis sur papier. Ou alors, la force de frappe de Chuck n’est plus ce qu’elle était. Sûrement un peu des deux. Quoiqu’il en soit, j’espère qu’il va prendre quelques vacances et nous pondre quelque chose de bien mieux. A la rigueur, le roman vaut plus pour les réactions outrées de la majorité des critiques, scandalisée par le contenu du roman. Etrange paradoxe entre société que la pornographie a envahie en profondeur, et ceux qui la composent qui demeurent d’une pruderie exemplaire…

20080602

Snuff (I)

Aujourd'hui, ce blog fête ses un an.
Plutôt que de longs discours, voici une petite liste (provisoire car ma lecture n'est pas encore achevée) des meilleurs titres de films pornos présents dans le dernier roman de Chuck Palhaniuk : Snuff, pour lequel un papier suivra dans quelques jours.

Donc :

The Da Vinci Load
To Drill a Mockingbird
The Postman always cums twice
A Tale of Two Titties
The Wizard of Ass
Gropes of Wrath
World Whore One : Deep in the Trenches
Moby Dicked
The Twelth Knight
Catch Her in the Eye
The Importance of Balling Ernest

20080515

Nuit blanche en Balkhyrie


Nous avons affaire à un dénommé Breughel, interné dans un camp (un asile ?), lobotomisé, perdant le sens de la réalité. Il se trouve aux avants postes de la guerre contre la Balkhyrie, contrée fantasmatique, image d’un réel devenu irréductible, imperméable à la folie latente du personnage. L’on suit les préparatifs d’une révolte à l’intérieur du camp, de la guerre, et les relations entre ses différents protagonistes et l’irrémédiable défaite, l’échec maintes fois répété et recommencé, inlassablement, devenant un mouvement naturel de l’existence, définissant cette « nuit blanche ». Résumer plus en avant l’intrigue relèverait de la gageure tant l’écriture de Volodine remet en cause permanente les notions traditionnelles d’intrigue et de narration.

Le style, syntaxiquement simple propose en réalité des combinaisons complexes, en décrochage constant avec une optique réaliste, créant un décalage permanent, tant au niveau des alliances lexicales que de l’économie générale des chapitres et du roman tout entier.
Cela est particulièrement flagrant pour ce qui est de la narration. On croit en premier lieu à un récit à la troisième personne, mais le personnage principal, Breughel, peut soudainement prendre la parole et se dédoubler en deux instances discursives, semant le trouble quant à la réalité de ce qui est raconté, jetant un doute permanent sur notre propre expérience de lecteur.

Volodine nous décrit un monde post apocalyptique, qui par certains de ses aspects pourrait s’agréger au notre, en en constituant une excroissance pourrissante. Volodine joue avec les codes du roman traditionnel pour les envoyer paître dès les premières pages. Dès lors le « roman » devient une sorte d’image fantasmatique et cauchemardesque de la réalité ; le monde décrit ne serait alors qu’une projection mentale de son narrateur comme cela semble être suggéré plusieurs fois au cours du récit. Mais rien de fixe.

La grande force du roman est de jouer en permanence sur la corde raide, ne donnant que peu de clés, ne démarquant jamais clairement la frontière entre la réalité et la fiction, entre le réel et le fantasme, entre la raison et la folie, créant une expérience de lecture difficile, complexe, invitant à une attention soutenue tant les strates du récit sont nombreuses. Cette invitation au déchiffrement, au tâtonnement lui donne sa grâce



Antoine Volodine - Nuit Blanche en Balkhyrie

20080511

Explosons


Première partie note des bas de pagisée, la suivante en cours de mise en forme et finalisation d’écriture, les autres déjà bien ancrées dans ma tête. Immanquablement de nouvelles lectures apportent de nouvelles pistes, qui parfois viennent chambouler toute la compréhension que l’on pouvait avoir d’un élément particulier. Faire des recherches, recouper, ne pas se répéter, essayer d’être original, tout en restant dans les limites de la bienséance universitaire. Tournures valises à utiliser régulièrement pour ne pas donner l’illusion de les juxtaposer. Finies les coupes soudaines, ruptures stylistiques, figures d’esbroufe pour le commun des mortels, qui utilisées avec parcimonie peuvent attirer l’œil, mais qui à dose non homéopathiques attirent la foudre comme un paratonnerre sous l’orage.

(Nimier dandy, oui, on rédige ça aujourd'hui et demain)

Retard nécessaire, nuit/jour qui y passent, mais on aime bien ça, ça fait de l’occupation, on regrette que le temps ne s’y prête pas, pelouses abandonnée, fantasmées, bien plus vertes et bien moins peuplées dans mes rêves que dans la triste réalité de nos plue beaux RTT.

Toute lecture est une bouffée d’air frais entre le creux des vagues qui nous font bouffer du galet. On lit avec passion l’essai de François Cusset French Theory qui raconte l’invasion deleuzo-derrido-foucaldienne (entre autres choses et noms) aux Etats-Unis dans les années 70 ; on vient de terminer le court récit des évènements dramatiques de l’été 68 à l’université de Mexico, raconté par Paco Ignacio Taibo II, ça nous change radicalement des atermoiements bobo-gauchistes de ces dernières semaines. On a lu aussi Effacement, de Percival Everett, que j’ai mieux aimé que Désert Americain (peut être un papier plus creusé que ça dans la semaine, même sûrement), histoire d’un romancier américain qui n’écrit pas assez black. On s’est lancé depuis New-York dans Gravity’s Rainbow (ce qui parasite considérablement un certain travail universitaire susmentionné), on papillonne dans un Ulysse de Joyce déjà bien entamé (on s’est bien entendu procuré l’essai de Burgess, lui aussi objet de butinage sévère), Lichtenberg me lorgne du coin de l’œil, on butine pas, sinon c’est l’overdose de miel.

Fin de la troisième lecture de Carpenter’s Gothic, on réfléchit sur le motif gothique, entre autres motifs, et on essaie de boucler une intervention orale dont la préparation va empiéter sur la journée de demain, passage éclair bibliothèque, et sur la nuit prochaine, à moins que me super-pouvoirs d’analyse ne marchent à plein régime, à condition que j’arrive à prouver avant qu’ils existent. On termine la lecture de A Night At the Movies de Coover, on a lu deux fois Nuit Blanche en Balkhyrie d’Antoine Volodine, qui nous intrigue toujours autant, et on se demande toujours si le livre n’est pas qu’un vague fantasme, une projection mentale d’un homme dérangé, hanté par les cendres du monde auquel il appartient. Quelques notes à ce sujet, éparpillées dans le lointain…

Je ne veux pas avoir l’air de donner mon avis, mais Robert Downey Jr. est Iron Man (faut que je me remette les comics en tête, et j’espère ne pas avoir à modifier trop substantiellement mon jugement).

Besancenot ça devait faire ton sur ton sur le canapé de Drucker cet après midi.

Stooppppp.




20080509

Let's talk about Zs

Comment l’humanité réagirait-elle si elle devait faire face, aujourd’hui, à la possibilité de sa propre extinction, incarnée dans l’attaque soudaine et imprévisible d’une armée de zombies ?

C’est à cette question bien alambiquée (compliments de son rédacteur, soit votre serviteur) et présentant un corps étranger (en provenance directe des biens nommées séries Z) que Max Brooks, déjà auteur il y a quelques années de The Zombie Survival Guide, tente d’apporter une réponse…rationnelle.

Organisé sous la forme d’une compilation de témoignages recueillis lors des derniers soubresauts du conflit, le récit propose une reconstitution pluri-subjective du conflit (chaque interlocuteur apportant sa version de l’interprétation des faits) qui toucha toutes les parties du monde sans distinction aucune et qui fut le plus dévastateur que l’humanité ait jamais eu à affronter. Infection, propagation, déni de l’évidence, armées de zombies, armées et gouvernements incapables de répondre à la crise…

La terrible force de World War Z est paradoxalement de ne laisser aucune place à l’humour ou alors très peu, comme une soupape de sécurité. Aux images de violence auxquelles les afficionados des films de George Romero sont habitués, Max Brooks privilégie (sans toutefois s’écarter complètement des scènes d’une violence graphique rare et saisissante, qui sait s’imposer aux moments opportuns et ne sert jamais de ressort narratif souvent utilisé en cas de panne d’idée, ou de point central, en cas d’absence totale d’idées) la description et le commentaire de notre réalité contemporaine, trait incisif, et sa Chute sous sa propre impulsion, tendance historique lourde, faisant des zombies non pas une cause mais véritablement un symptôme.

Tout l’art de l’écrivain se situe pour une part dans la suggestion, l’autre au contraire dans la précision. La première concerne avant le tout le cadre temporel et les acteurs de cette guerre d’un genre inédit. Brooks se garde bien de donner quelque date que ce soit, laissant le lecteur deviner une réalité historique qui ne peut être que la notre. Au travers de plusieurs témoignages peut-on ainsi retrouver quelques figures politiques contemporaines que là aussi l’auteur s’interdit de nommer, faisant marcher l’imagination à plein. Une scène particulièrement glaçante (même si son propos peut paraître naïf) fait se donner l’accolade à un général afrikaner qui fut un des grands défenseurs de l’aparteheid avec un homme dont les traits ne peuvent correspondre qu’à ceux de Mandela. C’est dans le flou qui est laissé que la stupéfaction (au sens premier du terme) naît et ancre de manière beaucoup plus efficace son récit dans notre réalité contemporaine. L’autre versant est celui de la précision de la description du monde contemporain, le notre. L’abondance de détails techniques, de données géographiques et militaires contribue à un effet d’angoisse là aussi assez surprenant. C’est bien la conjugaison des deux qui fait du roman une grande réussite.

Brooks décrit une humanité micro-polarisée sur ses intérêts particuliers, éparpillée (bien qu’elle n’ait jamais formé un tout cohérent), en voie d’auto-destruction.

Au-delà du cliché horrifique forcément métaphorique, le zombie, incarnation de la part sombre de l’homme, ou plutôt dans le roman qui nous intéresse, le zombie comme incarnation de la propre impossibilité de l’homme à croire et réaliser sa propre violence, encore moins à la comprendre, comme en témoignent dans le récit nombre mutineries, rebellions internes qui voient l’humanité s’entre-tuer avant de faire face à son véritable ennemi, c'est-à-dire avant, enfin, de faire face aux conséquences et à la réalité de sa violence, le zombie donc se trouve être un procédé narratif efficace, et qui paradoxalement semble beaucoup plus réaliste que nombre de récits catastrophes dont notre société en mal de sensations fortes raffole.

C’est aussi tout le spectre de notre histoire contemporaine qui est vu sous le prisme de cette guerre, non pas dans une perspective téléologique, c'est-à-dire l’offensive zombie comme conséquence inévitable de l’Histoire, mais bien comme une nouvelle lumière, créant un effet de décalage qui permet de la saisir avec d’autant plus d’importance.

L’auteur nous dépeint donc une humanité aux prises avec sa violence et celle de son histoire, humanité qui illustre magistralement s capacité à se survivre finalement à elle-même, à endurer ses souffrances pour renaître de ses cendres, le goût de son propre sang dans la bouche…



World War Z, Max Brooks, Three Rivers Press, New York, 2006

20080404

Bad Taste

Mon mauvais goût, et lui seul, me pousse à écouter les titres les plus sirupeux d’Aerosmith, c'est-à-dire une bonne partie de, ce qu’ils ont fait depuis dix ans. A ce titre, leur dernier album à ma connaissance, Just Push Play, atteint des sommets dans la power ballad aux paroles transcendantes, avec violons, voix de Steven Tyler qui s’étend à n’en plus finir, ajoutant cette petite cassure à la Bryan Adams pour suramplifiée l’émotion déjà portée par le titre.

Le plus parfait exemple est le titre « Fly Away From Here », propulsé deuxième single de l’album à l’époque, et j’en tombai immédiatement amoureux. On était en 2001 il me semble. Néophyte pop rock jazz classique électro, je me raccrochai aux branches. Je connaissais un peu Aerosmith (peut être après avoir vu ce chef d’œuvre qu’est Armageddon, dans lequel un titre original sert de bande son : I don’t want to miss a thing, autre sommet de ballade larmoyante, qui, même si vous n’êtes pas d’accord, ajoute beaucoup au film, et signe aussi le début de la fin pour Aerosmith, du moins du point de vue des puristes), j’écoutais déjà bien Led Zeppelin, part importante de l’éducation paternelle, mais comme vous pouvez l’imaginer, en ces périodes troublées de l’adolescence, on se cherche, et quand on tombe sur un candy pop comme celui là, on ne le lâche pas. Je me régalai de ses passages radios guettais son clip kitchissime, mais n’achetais jamais l’album. Je n’avais pas d’argent, enfin pas beaucoup, et je me souviens que j’avais du acheter à la place l’album Dog in the sand, de Frank Black et ses Catholics, très bon album au demeurant, que je retrouvais en musique de fond à certains concerts cette année là. Donc je n’achetais jamais cet album, dont la jaquette ultra pop, presque trop moderne, rappelant la génération fluo des années 2007-8, présentant une Marilyn robotique, fond rose bonbon et robe jaune. Là aussi, je travaille sur le souvenir, je n’ai pas revu cette jaquette avant d’écrire ce qui se déroule sous vos yeux. Au bout de quelques semaines, plus de passage radio, plus de télé, et le titre sommeilla un petit moment. Ce n’est que bien des années plus tard que je retombai sur le titre sur quelque radio généraliste qui consacrait une émission spéciale au groupe de Steven Tyler, et le présentateur avait jugé bon de rappeler les passages à vide du groupe en mettant à plein tubes cette chanson. Je retombai amoureux devant tant de lyrisme échevelé, devant des paroles si simples, naïves voire, qui tranchent encore, alors que je l’écoute en ce moment même, avec la sinistrose de début de siècle. Mon mauvais goût me fait dire de ces choses, me fait retomber en enfance. Me fait dire n’importe quoi, mais ça détend, il faut bien ça. Relâcher un peu la pression, annihiler cet esprit de sérieux qui peut devenir envahissant et condamne tout à fait ce genre de choses.

20080401

Beautiful Children (I)


I

l y a quelques semaines, on parlait beaucoup du premier roman d’un « jeune auteur » de 42 ans dans la presse littéraire américaine. Le roman : Beautiful Children. L’auteur : Charles Bock, originaire de Las Vegas (ça change étrangement de New York), publié par Random House après une campagne marketing presque jamais vue pour un premier roman d’un auteur inconnu, pour promouvoir un gros roman, où il est beaucoup (pour ce que j’en ai lu) question de cul. Rien de houellebecquien je vous rassure. J’en voyais qui commençaient à pâlir. Promotion hors du commun qui vit RH mettre le texte gratuitement en ligne sous format pdf pendant un mois, vit embaucher une pro des couvertures pour son livre, promotion enfin qui se vit récompenser par la presse assez élogieuse sur le roman.

Quid donc ?

Je n’en ai lu qu’une bonne moitié et ça tient franchement bien la route. L’intelligence de Bock est de dévoiler l’histoire par petites touches, de ne pas lancer de grande intrigue englobante, mais de restituer par de savants tableaux, par une chronologie dispersée selon les personnages et les lieux dans lesquels ils se trouvent. Tout semble commencer par l’enlèvement d’un gamin d’une douzaine d’années. On se dit qu’on a déjà vu ça, une famille qui se délite après l’enlèvement de son enfant chéri. Sauf que l’on apprend à connaître l’enfant par un savant jeu d’enchâssement temporel, et que sa disparition est loin d’être le trou noir qui va engloutir le mariage de ses parents, qui tangue déjà bien.

Il n’y a pas vraiment de centre au roman ; les personnages qui le peuplent sont brossés avec beaucoup de profondeur, dans un mélange de langue classique bien balancée et d’argot. Bock fait vivre Las Vegas, déconstruit sa ville, essaie d’en élucider l’étrange alchimie, l’attraction qui s’en dégage, pourquoi en somme une petite ville au milieu du désert a pu devenir cette bouche de l’enfer (j’ai l’impression que c’est une expression que j’utilise souvent), attirant et regroupant toutes les déviances de l’Amérique moderne.

Pourtant ici, il n’est point question de fanatiques religieux, de politiques corrompus et incompétents, de grands patrons exploiteurs et de gentils ouvriers. Charles Bock s’intéresse à ses personnages et on adore le soin qu’il met à les faire vivre, et la manière dont ce sont eux qui font vivre l’histoire, quasi absente (si ce n’est la « reconstitution » du fil de l’enlèvement), et la font caler, montrant qu’il est impossible d’aller de l’avant, de continuer.

On pourrait parler de roman choral. Mais c’est un terme de merde. Qui ne veut rien dire. Certes les voix se multiplient, mais les personnages ne se rencontrent pas tous les uns les autres pour se mettre à retrouver le gamin disparu dans un grand élan de solidarité. Bock décompose ses personnages, nous fait rencontrer le délitement progressif de leurs vies, délitement qui n’a pas de cause, qui est un fait que l’on ne peut qu’observer.

Je ne veux pas trop rentrer dans les détails avant d’avoir fini, juste glisser quelques lignes parce que c’est vraiment bon, résolument différent d’un Franzen, c'est-à-dire sans effets de dramatisation de l’action à outrance comme on avait pu en rencontrer dans Les Corrections, par exemple. Ce n’est pas non plus un roman social, ni un thriller, ni un roman psychologique. Je ne sais pas et ne veux pas le savoir.

Le talent de Bock est justement de brouiller les lignes et de nous faire toucher du doigt le désespoir, inhérent à tout individu, inhérent à tout rapport social. Dans cet aspect du roman, Vegas, ville très peu explorée par la littérature américaine, est un monde à elle toute seule, sur lequel je reviendrais beaucoup plus en détail en fin de semaine prochaine.

Le sexe est aussi partie prenante, mais pas de fesse molle, pas de description scabreuse, le sexe considéré comme satisfecit social et personnel.

Bock pour le moment, va au-delà des clichés les plus éculés (en en distillant savamment, il va en quelque sorte au travers du lieu commun pour en montrer de nouvelles facettes) de l’Amérique que l’on connaît et que d’aucuns aiment détester, et c’est pour ça qu’on continue. Parce qu’il ne s’adresse à personne en particulier. Parce que son roman n’est pas une démonstration de quelque valeur de l’Amérique (pour le moment, et j’espère que ça va continuer comme ça jusqu’au bout ).

20080326

Tourmaline

En ce début d’année paraissent deux nouveaux ouvrages dans la collection Lot49 du Cherche Midi. Le premier, Tourmaline, de Joanna Scott, tranche nettement avec les dernières parutions. Une mélancolie sourde traverse le roman de part en part, roman fait de regrets éternels. Il laisse une impression diffuse qui pourtant ne se dissipe pas entièrement, revenant en vagues successives, dévoilant de nouveaux aspects qui le rendent assez fascinant tout en en faisant regretter [parfois] la demi-teinte.

Dans les années cinquante donc, Murray Murdoch emmène sa famille (une femme et trois fils) sur l’île d’Elbe d’où il croit pouvoir entamer une carrière d’exportateur de tourmaline, pierre semi-précieuse dont on pense la présence en grande quantité sur l’île. Fuite autant que volonté de tout recommencer, l’histoire de cette famille se présente avant tout comme la reconstitution de ce qui paraissait être un âge d’or, jugement fortement nuancé par la suite. Assez iconiquement, c’est le plus jeune des trois enfants qui entreprend de raconter l’histoire. Il est, au moment des faits, le seul à ne pas savoir lire ni écrire (il apprend sur l'île...) et fait figure d’exclu par rapport à ses frères. La tentative de narration, de souvenir, va pourtant venir de lui. Un retour vers le passé qui prend son envol à l’endroit même où ce passé devint une constituante de son identité, c'est-à-dire l’île elle-même. Rien de plus classique qu’une narration à rebours, emboîtant les temporalités.

Pourtant, Joanna Scott, réussit à nous faire oublier la banalité du processus en convoquant les autres membres de la famille, à l’exception du père, figure centrale du roman, donc figure absente. Certaines contradictions apparaissent entre les récits, qui ne reviennent pas sur un évènement en particulier selon différents angles de vue, mais s’enchaînent de manière chronologique. Le talent de l’auteur réside dans le brouillage incessant opéré quand il s’agit de déterminer d’où viennent les souvenirs évoqués par le narrateur premier. Avec réalisme, on peut présumer qu’un enfant de cinq ans ne peut se souvenir avec force détails son enfance. Ce nous inaugural du souvenir est tentative de cristallisation d’un passé qu’on ne veut plus oublier. Cette pluralité de points de vue assumée d’entrée donne sa forme au récit ; un récit à multiples facettes, comme celle d’un quartz, réfléchissant différemment la lumière selon son angle d’inclinaison.

Cette prise de parole est pourtant constamment mise en doute. D’une part par sa situation initiale, mais aussi, plus symboliquement peut-être par la dénégation de la mère que les évènements se soient déroulés selon la chronologie qui nous a été proposée, et que certains évènements mêmes puissent avoir eu lieu. Ce doute contamine l’ensemble du récit, quelques incises traînent çà et là qui viennent mettre en danger le sens même du souvenir. C’est ainsi que des échos peuvent naître avec le travail de Francis Cape, historien de son état, qui tente d’écrire une biographie définitive de Napoléon à travers le récit de ses derniers jours sur l’île d’Elbe. Travail de titan, travail de reconstitution historique obsessionnel. Devenu ami de Murray Murdoch, son histoire se confond pour un temps avec celle de sa famille jusqu’au point de rupture qui sonnera le glas des ambitions de Murray. L’impossibilité pour Francis Cape de mener son travail à bien est saisissante. Il est littéralement empêché par l’île qui joue comme une sorte de parasite, vient interférer avec ce travail et prend la forme d’une jeune femme, Adriana. Là aussi point de convergence avec l’histoire de Murray car c’est cette même jeune femme qui symbolise à la fois l’île, son inaccessibilité et l’évènement qui va définitivement l’en couper ; Cape de même, à cause d’Adriana ne peut reconstituer l’histoire de Napoléon sur l’île d’Elbe, c'est-à-dire se l’approprier complètement. A un autre niveau Cape n’arrive pas à reconstituer l’histoire de Napoléon comme notre narrateur ne peut pas s’empêcher d’inventer un passé pour ne pas avoir à faire face à une page blanche. La recherche de sens dans les deux cas se produit de manière inversée. L’incapacité est réelle et en quelque sorte guide le fil du roman. Parce que justement il était le plus jeune, n’ayant pas atteint symboliquement l’age de raison au moment des faits qu’il raconte, le roman de sa famille est une tentative de retrouver du sens, et le fait qu’il convoque ses différents parents pour l’aider dans cette tâche, est à la fois un aveu de faiblesse, le fait de ne pas pouvoir se souvenir, mais aussi la seule méthode qu’il a à sa portée pour reconstituer un passé qu’il a vécu certes, en tant que personne vivante, qui l’a façonné certes, mais qu’il n’a pu entièrement saisir, qu’il ne peut que regretter, connaître imparfaitement, indirectement, n’étant pas maître du souvenir qu’il peut s’en forger.

Mais que faisais-tu ? Que s’était- il passé ? Il s’était passé quelque chose, mais la stupidité sans bornes de mon imagination m’embarrasse. Ma tendance à tout exagérer. Distorsions. Irréalité tentante pour nous qui sommes rompus à la fiction. Dis-moi au moins quelles étaient tes intentions, Papa. Dis-moi la vérité. Si tu me la dis, je promets que je ne l’écrirais pas.

(p.211)

C’est dans la fiction qu’il trouve son salut en quelque sorte. Je peux me tromper en affirmant qu’une grande partie de ce qui est raconté dans Tourmaline n’est pas vrai, ou ne s’est pas déroulé comme le narrateur l’affirme. L’intérêt n’est pas là. Il est tout entier dans cette tentative de réappropriation d’un passé jamais souvenu en somme, et un hommage indirect à une figure paternelle qui parcourt le roman sans jamais s’y arrêter, qui fuit sans cesse, et que le narrateur n’a de cesse de poursuivre.

Tourmaline marque en quelque sorte un pause dans la frénésie de la galaxie Lot49, méditative, elle n’en demeure pas moins belle, et donne du souffle avant la reprise des hostilités que constitue Stone Junction de Jim Dodge, sorti début mars, dont on vous reparle dans quelques temps.

(Sort en avril chez Lot49 La Chambre aux échos de Richard Powers, déjà évoqué ici, et surtout en septembre, le dernier roman de Brian Evenson, qui, selon les dires du sieur Claro, s’annonce particulièrement gratiné. On en reparle au moment opportun.)



20080317

Pour répondre à Bartleby concernant son incompréhension face au succès monstre rencontré par Gavalda et consorts, je pique ces quelques phrases à Roberto Bolaño, extraites de son court essai "Les Mythes de Cthulhu" présent dans le volume Le Gaucho insupportable paru ce mois ci dans la collection Titres de Christian Bourgois.
L'extrait en question parle principalement de Perez Reverte mais est facilement transposable à notre littérature nationale (sic) :

"Il y a une question rhétorique à laquelle j'aimerais bien que quelqu'un m'apporte une réponse : pourquoi Perez Reverte ou Vasquez Figueroa ou n'importe quel auteur à succès (...) vendent-ils autant ? Uniquement parce qu'ils sont avenants et clairs ?Uniquement parce qu'ils racontent des histoires qui tiennent le lecteur en haleine ? Personne ne répond ? Qui est l'homme qui va oser répondre ? Que personne n'ouvre la bouche, j'ai horreur que les gens perdent leurs amis. C'est moi qui vais répondre. La réponse est non. Ils ne vendent pas uniquement pour ces raison-là. Ils vendent et jouissent de la faveur du public, parce que leurs histoires, on les comprend. C'est à dire parce que les lecteurs, qui ne se trompent jamais, pas en tant que lecteurs, mais en tant que consommateurs, dans ce cas, de livres, comprennent parfaitement leurs romans ou leurs nouvelles."

(p170-171)

20080228

Electrons Libres


Les quatrièmes de couverture recèlent d’étranges pépites. Prenons par exemple celle de l’édition de poche de l’excellent Electrons Libres de James Flint, sur laquelle ont peu lire un petit florilège des critiques parues à la sortie du bouquin.

J’en cite une ici qui vaut sont pensant de noix de cajou. Je me suis resservi un verre de génépi pour vérifier que je n’avais pas la berlue.

Brassant l’énergie intellectuelle, Electrons Libres, son dernier opus, confirme le britannique James Flint en challenger de Michel Houellebecq.

Julian Evans, Livres

Soyons honnêtes, à vrai dire, au premier abord on peut déceler quelques petits points de convergence entre les deux écrivains, sans avoir pour autant avoir à couper les cheveux en quatre.

Certes, tous deux sont de fins observateurs de la réalité du monde contemporain, marqué par un certain entrain critique. Ils tentent aussi tous les deux de replacer la science au cœur de la fiction : le clonage pour Houllebecq et ici la technologie nucléaire pour James Flint.

Et encore, pour le premier point, je n’en suis pas si sur que cela, mais il me fallait au moins deux points de supposée convergence pour créer un argument et ensuite dérouler ma contre argumentation.

Ne nous arrêtons donc pas là.

Là où en guise de narrateurs Houellebecq nous impose des hommes revenus de tout, obsédés par la fesse molle (bien que cela soit moins vrai pour le narrateur des Particules, mais ne chipotons pas trop), qui vomissent le monde contemporain, et qui essaient de trouver dans la technologie la manière dont l’espèce humaine pourra survivre en abandonnant tous ses attributs d’humanité, pour justement, la faire accéder à la vie éternelle, la démarche de Flint est tout autre, et à ce titre, bien plus intéressante est stimulante.

Le narrateur d’Electrons Libres, Cooper James, est une sorte de trentenaire pas encore tout à fait sorti de la phase d’émerveillement au monde que constitue l’adolescence (ironie), inadapté social, travaillant pour la défense britannique, plus précisément dans le secteur de la défense nucléaire. Il reçoit un jour les cendres de son père dans un thermos à café, père qu’il n’a pas vu depuis plus de vingt ans. Cet évènement inopiné engage la poursuite de cette figure du père qui a tant manqué à notre narrateur, poursuite qui le mènera à traverser les Etats-Unis, à la poursuite de l’Atome, en tant de reconstituer le parcours d’artiste de son père, sculpteur, obsédé par la matière et le nucléaire, en en étant un des ses farouches opposants jusqu’à s’y transfigurer et la transformer en essence artistique.

On le devine assez bien, cette quête mènera le narrateur à se découvrir en même temps qu’à découvrir son père, personnages aux milles facettes, dont les étapes contradictoires de la vie sont autant de morceaux brisés d’un même tableau qu’il s’agit de reconstituer (oui je sais en ce moment j’aime beaucoup la thématique des images brisées et de ce quelles nous enseignent, si jamais cela peut avoir un sens pour quelqu’un d’autre que moi), jusqu’à déclencher un aveu final, que je ne veux pas gâcher, mais qui met toute ette quête en perspective, jusque dans ses fondements et sa motivation.

Pour revenir à mon argumentaire principal, soit la différence fondamentale avec Houellebcq, qui me fait renâcler à accepter de plein gré la posture du critique susmentionné, est justement cette posture du narrateur face au monde.

Cooper James, narrateur d’Electrons Libres, est une sorte de Candide bêta (pléonasme), qui essaie de donner un sens à ce monde qu’il ne maîtrise pas, tout piégé qu’il est dans les strates de son adulescence tardive, prisonnier entre une figure de mère hippie défoncée et omniprésente, et la figure d’un père évasif qu’il ne comprendra pas. Le narrateur standard de Houellebcq est plutôt un anti-Candide standard qui ne vise pas à réenchanter le monde en essayant de le découvrir, mais une entité qui en a ôté le voile et qui le foule aux pieds.

Flint et Houellebecq ne jouent pas dans la même cour, leurs romans n’ont aucune visée commune, même si à leur manière ils peuvent être représentatifs d’une certaine forme de perception du monde, avant tout critique. Les deux perspectives sont à voir comme des chemins inversés. La prise d’une distance critique pour le narrateur de Flint, qui découvre son père au travers de ses productions artistiques, des traces qu’il a pu laisser, de l’impression, proprement photographique qu’il a laissé sur les personnes qu’il a rencontrées. Un éloignement de sa propre personne équivalent à une découverte du monde et des secrets de la matière.

L’inverse chez Houellebecq où c’est une forme d’hyperdistanciation critique au monde qui sert de point de départ à la narration, et c’est dans le sexe et la jouissance du corps que cette distance tente d’être annihilée, mais en vain. (le tout doublé d’une vision glauque et pessimiste de la réalité, voire morbide, dimension de critique sociale absente du roman de Flint, ou alors présente sous la forme de neutrons çà et là…). Le recours à la science participe aussi de cette abolition de cette distance au monde chez Houllebecq.

Sur la science.

Point de scientisme ni de positivisme éclairé tant chez Flint que chez Houllebecq, ne nous méprenons pas au sujet de cet intérêt marqué. Celle-ci est présente chez les deux romanciers comme un levier narratif. Cela est particulièrement prégnant chez Houellebecq dans Les Particules Elémentaires et La Possibilité d’une île. L’intérêt pour la science est ce qui est constitutif pour l’auteur d’une littérature du XXIe siècle. Mais là aussi, sa posture est radicalement inverse (pléonasme) de celle de Flint. Cette science est là pour en finir avec l’espèce humaine. La clé de son immortalité se trouve précisément dans tout ce qui fait son humanité c'est-à-dire sa capacité à mourir et à saisir cette mort, tant au niveau physiologique que littéraire ou philosophique. Une fois débarrassé de la mort, par le clonage nous dit Houellebecq, par l’autoréplication, l’homme peut accéder à la vie éternelle, en demeurant à tout jamais un esprit pur dans un corps qui n’a d’existence réelle que le nom. La mort disparue, la conscience de la perte, de ses propres limites disparaît. La Science, en quelque sorte, mais là c’est moi qui extrapole, intervient comme le moment où l’humanité à réalisée qu’elle était morte depuis longtemps, mais qu’elle pouvait continuer à exister, ou prétendre de continuer à exister. Il ne s’agit pas d’une tentative de résurrection de l’humanité pour lui faire accéder au statut d’éternité, mais bien une tentative de stabilisation de l’humanité qui ne peut plus avoir d’autre conscience autre que la sienne, tout contact avec d’autres étant voués à l’échec, même si ce contact peut être effectif. La disparition de la mort, c’est la fin de tout affect.

Chez Flint, c’est la mort du père qui réveille l’humanité, qui met en branle le Cooper. Sa quête s’accompagne d’une découverte de l’art de son père, couplé à une compréhension intime et progressive de la science, ici du nucléaire, de la matière dans ce qu’elle a de plus intime, si jamais cet adjectif puisse convenir. La science n’a pas une part aussi importante en tant que telle, elle sert de contrepoint à l’ « indistance » du narrateur face au monde qui en découvrant les secrets de la matière, peut créer sa propre distance au monde. La science est ici le moyen de l'humanité, aussi figuratif cela puisse-t-il paraître dans le roman.



Au fil des interlocuteurs rencontrés, Cooper en apprend plus sur le nucléaire, la signification qu’il porte que sur son père lui-même sont ils ont tous une opinion contradictoire, n’ayant pu en percevoir qu’une facette. Le trajet américain du narrateur est une tentative de saisir la réalité entière de son père, en reconstituant sa vie, c'est-à-dire en explorant sa passion pour les sciences et son intérêt pour l’atome. Le narrateur, à l’image de la photographie qui clôt le roman et qui représente un gros rectangle de granit surmonté d’une tête d’équidé à son sommet, est lui-même ce bloc de granit (oui je sais ce n’est pas nécessairement de la grande interprétation de la ma part) brut, encore à tailler et dont il faut saisir toutes les aspérités avant de commencer à le travailler. Ce chemin à la découverte de son père est création, bien entendu.

Je ne comprends pas pourquoi l’un challenge l’autre.

Mais ce qui est sur, c'est qu'on va se jeter sur les autres Flint...

20080226

American Tabloid ; Underworld USA


« L’Amérique n’a jamais été innocente. C’est au prix de notre pucelage que nous avons payé notre passage, sans un regret sur ce que nous laissons derrière nous. Nous avons perdu la grâce et il est impossible d’imputer notre chute à un seul évènement, une seule série de circonstances. Il est impossible de perdre ce qui manque à la conception.

La nostalgie de masse fait chavirer les têtes et les cœurs par son apologie d’un passé existant qui n’a jamais existé. Les hagiographes sanctifient les politiciens fourbes et trompeurs, ils réinventent leur geste opportuniste en autant de moments d’une grande portée morale. Notre ligne narrative ininterrompue se dissout dans le flou, laissant de côté toute vérité, toute sagesse rétrospective. Seule une vraisemblance impitoyable, sans souci des conséquences, peut redonner la vision nette de cette ligne dans toute sa rectitude.

La véritable trinité de Camelot était : de la Gueule, de la Poigne et de la Fesse. Jack Kennedy a été l’homme de paille mythologique d’une tranche de notre histoire particulièrement juteuse. Il avait du bagout, et arborait une coupe de cheveux classe internationale. C’était le Bill Clinton de con époque, moins l’œil espion des médias envahissants et quelques poignées de lard.

Jack s’est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté. Les mensonges continuent à tourbillonner autour de sa flamme éternelle. L’heure est venue de déloger son urne funéraire de son piédestal et de jeter la lumière sur quelques hommes qui ont accompagné son ascension et facilité sa chute.

Il y avait parmi eux des flics pourris, des artistes de l’extorsion et du chantage ; des rois du mouchard téléphonique, des soldats de fortune, des amuseurs publics pédés. Une seule de leurs existences eût-elle déviée de son cours, l’Histoire de l’Amérique n’existerait pas telle que nous la connaissons aujourd’hui.

L’heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu’aux étoiles. L’heure est venue d’ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu’ils ont payé pour définir leur époque en secret.

A eux. »

(James Ellroy, American Tabloid)

L’Histoire de l’Amérique vue du caniveau, éclatée en bordure du trottoir. La fin d’une époque bénie.

Ellroy reprend là où il s’était arrêté avec le quatuor de Los Angeles, là où la conclusion apocalyptique de White Jazz nous avait menés, c'est-à-dire en 1958. Ce faisant, il élargit son spectre géographique, prenant pour terrain d’expérimentation le territoire américain entier ainsi que Cuba, pour s’élargir à l’Asie du Sud-est dans American Death Trip, sa suite directe, mais cela est une histoire qu’il conviendra de raconter plus tard.

Tout commence un 22 novembre 1958 pour se terminer le 22 novembre 1963 à Dallas, vous savez, avec « cet énorme putain de hurlement ».

American Tabloid est le récit de ces cinq années. Un millier de pages pour reconstituer, réinventer, démythifier pour trouver la « vérité » sur l’assassinat le plus célèbre de l’histoire américaine, le plus mystérieux. Point de téléologie s’il vous plait. Point de simplisme. Kennedy tel qu’en lui-même. Un baiseur, un charmeur, une ordure qui creusa sa propre tombe parce qu’il ne sut pas maintenir les alliances occultes qui l’avaient porté au pouvoir. Mafia, exilés cubains en partance pour la baie des cochons.

Il s’agit là d’une vraie manœuvre contre l’Histoire, dans ce qu’elle a de plus officiel et solennel, dans ce qu’elle a de plus mémoriel, à revers des représentations traditionnelles de cette époque, de celle d’une Amérique encore innocente, qui tente de construire une société plus juste et qui aurait trouvé en John Kennedy son héraut.

C’est là toute l’essence du projet Underworld USA entrepris par Ellroy.

La réalité qu’il nous donne à voir est tout autre. Entendons-nous bien pourtant, American Tabloid est une œuvre de fiction, mais toute coïncidence avec des faits réels impliquant des personnages existants est purement intentionnelle. On y croise aussi bien Hoover, les frères Kennedy, Jimmy Hoffa, Santos Trafficante, Sam Giancana , Jack Ruby, Oswald et tous ceux dont l’Histoire n’a pas retenu le nom, et qui ont fait cette Histoire, l’ont tachée de sang et repeinte de la couleur du Dieu Dollar.

Résumer l’intrigue tiendrait d’une épreuve que je serais bien en mal de résumer avec succès. Posons quelques jalons.

En 1958, la mafia cherche à faire grandir son emprise à l’intérieur du territoire américain du fait de son évincement de Cuba à la suite de la révolution castriste qui nationalise tous les casinos. Tous les américains sont alors expulsés de l’île. Mais ce n’est pas seulement un revers pour la maffia, mais aussi un revers stratégique de grande ampleur pour le FBI et la CIA. Les Etats-Unis voient le communisme s’installer à quelques kilomètres de leurs côtes.

Au même moment, Robert Kennedy, est à la tête du comité McClellan, dépendant du département de la justice,chargé de la lutte contre la corruption, contre le crime organisé et son représentant le plus emblématique, Jimmy Hoffa, président du syndicat des camionneurs, plus puissant syndicat américain, et aussi gigantesque machine à blanchiment d’argent pour la même maffia.

John Kennedy commence à représenter les espoirs du camp démocrate face à un Eisenhower vieillissant. Il incarne cette « nouvelle Amérique » jeune, dynamique, tournée vers l’avenir, qui veut en finir avec la politique à papa. Kennedy est brillant, il a du charisme, du bagout, de l’entrain, c’est un coureur de première, un menteur hors pair, un très grand orateur. Il a tout ce qu’il faut pour faire un bon président. Et en plus, il à l’air de vouloir de bouter les communistes et Castro hors de Cuba.

En espérant museler Robert en aidant Jack la Mafia finance une partie de la campagne Kennedy, fournissant de forts appuis, qui ne seront pas sans contrepartie.

Voilà le décor en 1958.

Au commencement, trois personnages :

Pete Bondurant, déjà rencontré dans White Jazz, maître de l’extorsion, deux mètres de brutalité, nervis d’un Howard Hugues en pleine capilotade.

Kemper Boyd, agent spécial du FBI, nervis de John Edgar Hoover, chargé d’infiltrer le clan Kennedy, et qui se prend au jeu. Occasionnellement barbouze pour la CIA.

Ward J. Littel, avocat, agent du FBI chargé d’enquêter sur les agissements communistes sur le territoire américain.

Ces trois hommes vont faire l’Histoire, allant de trahison en trahison, sans aucuns scrupules, nouant des alliances obscures, et représentent la part sombre de l’Amérique, celle qui fait la politique cachée sous le masque souriant de John Kennedy. Le destin de ses trois hommes se fond avec l’Histoire en mouvement, faite de sang et de stupre.

Car l’Histoire est affaire d’hommes, l’Histoire c’est le linge sale qu’on étend à sa fenêtre, et c’est cette dimension proprement humaine, aux grandes résonances shakespeariennes qu’Ellroy fait revivre avec intensité sous nos yeux.

Dans un récit extrêmement riche, détaillé, recherché jusqu’à la maniaquerie, Ellroy reconstitue tout un pan de l’Histoire Américaine mythifié, vitrifié par l’assassinat de John, puis par celui de Robert. Histoire de deux frères. Tout concorde, toute action effectuée en sous main a des répercussions pour l’œil du public, notre œil en somme. C’est la petite mécanique de l’Histoire américaine qu’Ellroy passe à la moulinette pour nous la servir en hors d’œuvre, sans artifice aucun. Avec le maximum de réalisme, en faisant entrer autant des représentations que nous avons de l’Histoire de ces années pour les faire chavirer. Ellroy ne pratique pas l’uchronie, ne fait pas œuvre d’historien, mais en faisant œuvre de romancier, il essaie de comprendre les hommes qui ont fait cette histoire.

Ellroy n’essaie pas d’avoir raison contre tous. Ellroy n’essaie pas d’avoir raison. Il déroule le fil de l’histoire par la fiction, comme d’autres avant lui ont pu le faire, questionnant la réalité, les motivations des hommes qui ont fait et font l’histoire. Les ombres en sont le moteur, et l’exergue du début de roman, reproduit au début de cette note, est là pour le rappeler.

La fiction n’est pas « plus vraie » que la réalité, elle ne s’y substitue pas, elle vient simplement la renforcer. Elle est là pour nous en donner une autre facette, pour en briser le miroir, et c’est au travers du prisme de ces éclats de verres que la réalité, fragmentée, peut nous apparaître. Sous une forme détournée, mais qui n’en est peut être pas moins « vraie ». Ellroy fait le trait entre des points isolés, le recours à la fiction n’invalide pas pour autant son raisonnement, et depuis un moment déjà la réalité vient corroborer ses intuitions de romancier.

Là où dans le Quatuor de Los Angeles Ellroy s’attachait à faire revivre sa ville, l’éclairant sous un jour nouveau, en dehors de représentations archétypales d’un âge d’or hollywoodien qui n’a jamais existé, où quelques uns étaient les rois, et où la criminalité moderne commençait à se développer, laboratoire gigantesque d’une Amérique en devenir, il fait vivre l’Amérique telle qu’en elle-même, à nu, sans illusion aucune sur elle-même. Une nation qui s’est fondé sur la violence ne peut que reproduire les mêmes schémas. Car c’est ainsi que le monde tourne. La politique n’a rien à y voir nous dit Ellroy, les idées ne sont que des idées. Ce qui importe, c’est le présent, et la manière dont on le transforme pour son propre intérêt. La réalité de ces cinq années, c’est un gros gâteau dont tout le monde voulait sa part, et tout le monde a sorti son colt pour en récolter les miettes….



20080217

Fric Frac Club opens now

Pas de longs discours. Il suffit de s'y rendre. De lire, de voir. Ca ne fait que commencer.



FRIC FRAC CLUB





Stay Tuned...

20080210

F.F. What ?

Quelques follicules éjaculant sur le net…

Tout de suite les grands mots !

Rien d’autre. Surtout n’allons pas gicler plus haut que notre gland. N’allons pas titiller les étoiles parce que soudain, out of nowhere, ou presque, on met un nom là où ça fait mal.

On fait ça en douceur, sans brusquerie, mais avec toutes les turpitudes du clavier au bout des doigts. On serre les escarres, on remonte la lippe baveuse, on flagelle les cernes, la conjonctivite de l’écran.

Une flamme brûle, elle est résultante d’un tout, d’un feu alimenté en divers points géographiques (enfin ! j’oserais dire), au gré du vent, aux quatre petits matins. Personne ne se demande pourquoi, on s’en fout du pourquoi, on est là, et on essaie d’en faire quelque chose.

On écrit, on lit, on boit (s’il y avait un dénominateur commun), on fume (on essaie pas d’arrêter pour ceux qui), et puis tout le reste, tout ce qui va avec et tout ce qui ne vas pas de soi.

Voilà pour l’anthropos. Rien de bien méchant. Rien de bien sorcier. Et encore, je, s’il est là, me trompe.

What is the FFC ?

Where is the FFC ?

Who is the FFC ?

When is the FFC ?

Est-ce que ça à de l’intérêt ?

Est-ce qu’on essaie de faire quelque chose ? Sûrement, chacun (entité non délimitée, sans recrutement, ni formulaire d’adhésion, spirit dans l’air, eau dans le gaz), à sa manière, dans son coin, avec ses moyens.

Contre le Jour. Id est,

quelques points de convergence, aussi importants, si ce n’est moins que les points de divergence ; pas de manifeste, pas de mot d’ordre, pas d’école, pas de direction (pour le moment ? non, je ne pense pas..), pas de but autre que celui, avoué, du plaisir de la lettre, du mot, de la phrase, du paragraphe, de la page, de livre, de la littérature. Celle qui déborde.

Pas de maîtres, quelques guides spiritueux…(oui oui, beaucoup)

N’en point dire trop pour ne pas dire de bêtises. Ou alors très peu (trop ?)

Non point une croisade, pas d’étendard.

Pas de nous, ou alors très peu, comme un abus grammatical. Un corps malade dans un esprit détourné, anémique, suractif, et autres adjectifs dont je serais bien mal en peine de retracer ici l’archéologie, la généalogie, pour en aboutir à l’existence. A ce qui restera.

Rien, peut être. N’espérons pas.

Bander ! Bander !

On dresse les couleurs à jour, ça se fait petit à petit. Pas de concertation, des rencontres, oui, des rencontres avant tout, du dialogue. De là à en faire une volonté affirmée, d'emblée, à construire quelque cercle, cénacle, beurk. Etat de fait. Rassemblement. Expression.

On est là. Simplement. Pourquoi pas ensemble, simplement.

Merci Pedro de faire renaître cette flamme. Ca bouge.

It’s alive, ALIVE !

20080129

No Country For Old Men

Je ne sais pas si les frères Coen se sont trompés en adaptant No Country For Old Men de Cormac McCarthy. Entendez par là au niveau de l’interprétation même du texte, du sens qu’il aurait fallu ou non lui donner. Pour ce qui est du reste, je pense, mais d’autres me contrediront sûrement, que tout est là. Je pense pour ma part, qu'ils ne se sont pas trompés.

Leur grammaire narrative reflète et restitue parfaitement le style adopté par McCarhy, faite d’alternances sèches et rapides et de passages plustrainants, transcrits en une sorte de patois texan dans le roman, et que la lenteur de la camera et le regard fatigué de Tommy Lee Jones restituent brillamment.

Les critiques qui n’ont vu dans ce film qu’un road movie « sanglant et hilarant » (Le Monde) se trompent. Ceux qui d’autre part l’encensent pour sa violence se trompent aussi. Elle ne prend qu’une place somme toute assez réduite dans l’ensemble. Le spectateur est beaucoup plus confronté aux conséquences de la violence, à ce qu’elle provoque chez l’homme, qu’à des effusions sanglantes, qui certes ont leur place dans le film, mais qui sont loin d’en être l’essence. Le point emblématique est sûrement le fait que l’on assiste pas à la mort de Moss, mais que l’on est confronté à ses conséquences sur sa veuve, et sur Bell, ne la rendant que plus forte, car désincarnée de toute passion dans sa figuration. L’imagination fait ici tout le travail nécessaire, le puzzle se reconstitue, et c’est dans l’agencement des pièces menant à la mort de Moss que se produit une révélation.

Il n’y a pas de héros dans le livre ni le film. Il n’y a pas à proprement parler d’histoire, d’intrigue. Un homme en chasse un autre, et cette obsession de la violence, mais aussi sa gratuité et le fait qu’elle se manifeste dans les moindres actes de Chigurgh, tissent un écheveau de la déchéance des rapports humains dont Bell est le témoin.

A la manière d’un évangile, Bell raconte, dès la première page du livre, et dès les premières secondes du film, ce dont il a été témoin. Cette lenteur accusée du propos, fait d’un lancinement permanent sur lequel on sent passer la chaleur du désert et le poids de sa propre réflexion, est celle d’un homme qui déplore la violence comme fin et comme moyen.

On déplorera là, à mon humble avis, mais je peux me tromper, m’étant déjà trompé auparavant, l’inanité de la traduction française du titre : Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. La singularité ici mise en avant n’a aucune valeur dans le titre original, qui vise plus une forme d’universalité, ou plutôt de généricité que d’unicité. Car au travers de Bell, c’est une stance face à l’Histoire. Pas tant une stance « réactionnaire » comme certains journalistes ont pu le dire, et dans le sens purement dépréciatif porté de nos jours au terme, quoique le terme, dans une acception classique pourrait lui convenir, mais un regret, pesant, prenant, faisant perdre toute envie, plongeant dans une lente déchéance quand on réalise que l’on a plus une seule prise.

C’est je crois, la raison de la fin à rallonge, tant décriée, mais qui est bien là dans le roman. La fin de la « partie de chasse » n’a été ni le début ni la fin de la narration. Celle –ci dans les vingt dernières minutes, poursuit son cours, laisse vivre ses personnages, concluant une intrigue qui n’existait pas pour commencer. Pour corriger, nous dirons plutôt qu’elle n’est qu’un prétexte, un propos du film, nullement sa raison d’être. Dans cet étirement puis sa fin brusque, alors que rien ne laissait le présager, à la vérité pas plus que les vingt dernières minutes se trouve toute la distance du propos. Chigurgh continue sa route, même diminué, Bell la sienne, différemment du temps d’avant, maintenant que ce pays n’est plus fait pour ceux de sa race.

20080124

Bloody Economics

En lisant dernièrement Das Kapital de Viken Berberian, je songeais le plus souvent au Cendrillon d’Eric Reinhardt, dont j’ai déjà parlé et je commençais à percevoir les propriétés essentiellement romanesques de la macroéconomie. Dans un monde dont les lois ressemblent de plus en plus aux principes du marché (et cela dans une perspective parfaitement apolitique, entendons-nous bien), dans lequel il y a une interaction chimérique entre l’information et les cours quels qu’ils soient, il est évident que la littérature ne peut que s’approprier cet objet. Car c’est là le pouvoir, c’est là que l’homme peut exercer le plus facilement sa faiblesse.

Les deux auteurs prennent pour « héros » un analyste financier spécialiste des hedge funds, ces fonds spéculatifs à hauts risques qui sont d’ailleurs dans la tourmente de l’actualité. C’est là qu’est le pouvoir. C’est en maîtrisant le marché que l’on maîtrise le monde. C’est en maîtrisant, en domptant l’information, que l’on peut maîtriser le marché. Il faut donc maîtriser l’information, faire l’information. La corrélation est tellement frappante qu’elle en devient surréelle. L’homme, depuis une cinquantaine d’année sait qu’il peut détruire l’humanité entière, prenant pour prétexte la guerre. Maintenant, un seul homme peut faire régresser l’humanité à l’âge de pierre, la forçant à contempler sa déchéance, sans qu’un seul coup de feu soit tiré, seulement en retirant une carte du château qu’il est en train de construire.

Assez naïvement peut-être, j’en conviens, je m’émerveille de telles possibilités. Ce sens de la responsabilité qui échappe à l’homme. C’est tout simplement vertigineux, et le vide, est le meilleur ami de l’homme.

20080116

Mot d'herne

Etre moderne !

Ha la bonne blague. Je n’ai aucune idée de ce que cela peut bien pouvoir dire. Sincèrement. Si quelqu’un peut me donner une explication simple, cohérente et rationnelle, je suis preneur. Je sais que je lis, et que j’apprécie, des écrivains que l’on nomme « postmodernes ». Je sais que je lis beaucoup de littérature que l’on qualifie de classique. Flaubert est un classique, mais en même temps c’est un moderne. Oui, je crois bien. Je ne suis pas docteur ès lettres, tant s’en faut. Mais au moins je lis. Et je me demande toujours ce que c’est qu’être moderne. Pas seulement en littérature. Ne soyons pas sectaires pour une fois. Par pitié. Bon, si je réfléchis un peu, je peux me dire que moderne s’oppose an ancien. C’est déjà pas mal. Ca ne suffit pas là non plus. Loin de là. Mais là je sèche. Pourtant, je sais que l’on doit être moderne, que tout le monde se doit d’être moderne. Moderne : être à la mode ? De quand ? (comme les tripes ?) Pardonnez le, il ne sait pas ce qu’il blague.

Fluctuat nec mergitur, ça pour sûr.

Tout le monde doit être moderne, tout le monde doit aller en avant, on doit viser le progrès. On a oublié quelque chose en route. Conceptuellement ça ne colle pas. On n’aura pas trop confondu progrès et bonheur quelque part ? On se serait pas dit, à un moment où un autre, que parce que c’était nouveau, c’était moderne, et donc que c’était bien, que c’était mieux.

Je balance ça à vrai dire, sans savoir comment ça allait retomber. Sûrement pas sur ses deux pattes. C’est bien trop bancal, ça branle dans les encoignures de synapses. Une fois de plus. Je ne sais plus ce que je dis. Je préfère ne pas le savoir. Là aussi, ça doit être ça être moderne. Finissons sur sur chapitre.

Par definition, A Country For Old men n’est pas moderne. Ce n’est pas grave, je m’en passerais allègrement.

Plus j’écris, plus je me dis que j’ai lâché la question en route. La modernité, qu’est-ce que c’est ?

Je ne sais pas ? Faut-il le savoir pour écrire ? Pour lire ? Je ferais encore des dissertations de Lettres que je me ferais coller par le professeur. Ce n’est plus le cas. Bon à la place, je fais des recherches, c’est pas mal non plus, mais ça ne dispense pas de réfléchir. Pour rejoindre, Nimier n’est pas fondamentalement moderne, il emprunte plus qu’il ne crée, les modèles romanesques qu’il utilise sont éculés d’une certaine manière. Pourtant il y a quelque chose dans sa désinvolture de résolument moderne, du moins dans la posture. Dans le fond, on touche à quelque chose d’assez ressassé, bien que différent. Parce que Nimier à eu la chance d’être bravache à une époque où le sérieux était de rigueur, à une époque où on ne devait pas se moquer, de Sartre, de Beauvoir, du passé de la France, qu’il valait mieux oublier d’ailleurs, son attitude possède quelque chose d’irrémédiablement moderne, parce qu’il s’attaquait au sacré de la Patrie, et à droite, comme à gauche, au sortir de la guerre, mais pour des raisons différentes, on détestait ça. Parce que ce à quoi il s’attaquait, indirectement, c’était à l’honneur perdu d’un pays tout entier. Et encore, des attaques, des flèches empoisonnées, savamment dosées. Ne faisons pas de Nimier un pitbull. Par pitié (bis repetita)

Etre moderne, peut être, c’est n’être point trop sérieux.

(conclusion provisoire)

20080105

P (IV)

Après avoir livré la dernière bataille, nous crûmes être libérés du joug tyrannique qui nous avait assailli pendant tant de temps, nous faisant traverser des vicissitudes innommables et par trop inconcevables. Nous avons cru recouvrer notre liberté, nous avons chéri cette accalmie sans voir la tempête qui allait suivre. Nous avons recommencé à croire, pour un temps. Pour un temps, nous sommes redevenus les enfants chéris de Dieu. Pour un temps, nous avons pu toucher du doigt la Grâce. Et puis tout recommença. Et puis tout, enfin, se termina ; pour nous, comme pour toute chose.